ARGENTON 9 JUIN 1944

Je vais commencer ce récit en rapportant des actions allemandes dont j'ai été et reste peut-être un des seuls témoins (simple coïncidence).

Ces actions se sont passées, étalées sur quelques jours seulement à la fin mai 1944, et surtout sur un périmètre très restreint (à vol d'oiseau deux ou trois kilomètres maximum). Les Allemands suspectaient sûrement l'existence d'éléments de la Résistance dans ce secteur :

- des patrouilles motorisées (une automitrailleuse et un ou deux camions transportant des soldats allemands) sillonnaient les petites routes de la région. Il se trouve que j'en ai vu deux à quelques jours d'intervalle. J'ai supposé que ces patrouilles étaient à la "chasse" aux Résistants comptant peut-être intercepter des véhicules de la Résistance ;

- dans une ferme, après la fin du repas de midi, une dizaine d'Allemands ont été surpris "plaqués" le long du mur d'enceinte du domaine. Ils ont effectué une fouille sommaire des lieux et sont repartis;

-dans les bois de Mazières, il y a un dolmen qui figure sur les cartes d'État-Major. Tout à côté de ce dolmen, il y un gouffre, en fait peu profond, dont on dit (simple légende) qu'il est le point de départ d'un souterrain rejoignant le donjon de Prunget (à environ deux kilomètres), en passant sous la Bouzanne ! Ce gouffre ne figure pas sur les cartes d'État-Major. Des Allemands sont venus patrouiller dans ce secteur: simple coïncidence? Si tel n'était pas le cas, ils n'étaient certainement pas intéressés par le dolmen !!

Ce secteur très limité n'a sûrement pas eu l'exclusivité des recherches allemandes, ce qui fait ressortir les mérites de ceux qui, armés, vivaient dans la clandestinité.

 

6 et 7 Juin

Application du plan vert : sabotage des voies ferrées et pylônes suivant le plan prévu. Tout trafic est sinon arrêté, du moins considérablement perturbé.

Les ordres étaient de paralyser les mouvements de l'ennemi pendant au moins quinze jours après le débarquement, mais les sabotages devaient être faits de telle façon que le trafic puisse être rétabli rapidement après le départ des Allemands (pas de sabotage des gros ouvrages).


 

Jeudi 8 Juin vers 1 heure 30 du matin

Du fait du sabotage de la voie ferrée vers La Souterraine, le train parti de Paris le 6 Juin à 7 heures du matin est immobilisé à l'entrée de la gare. D'après deux passagers retrouvés (Monsieur et Madame P. Le Roux), les passagers de ce train ont appris le débarquement au cours d'un arrêt près de Choisy-le-Roi.

Dans la matinée du mardi 6, en Beauce, après les sommations d'usage, la locomotive est mitraillée par deux avions de chasse anglais. Le mécanicien a arrêté le convoi: les passagers, y compris les Allemands, s'éparpillent dans les récoltes. La machine étant inutilisable, il a fallu attendre son remplacement qui ne se fera que le mercredi 7 Juin. En fin d'après-midi, en Sologne, cette nouvelle machine est également mitraillée. Elle ne sera remplacée qu'au début de la nuit du 7 au 8.

Au cours de ces transbordements, il ne semble pas y avoir eu d'incidents entre les militaires allemands et les Français [Sur les grandes lignes, des compartiments, voire des wagons étaient entièrement réservés  aux troupes d'occupation: 1ère classe pour les officiers -2ème classe pour les sous-officiers et hommes de troupe... tandis que les Français s'entassaient parfois dans les couloirs des wagons non réservés aux Allemands.

Le deuxième jour, les provisions de route parfois mises en commun étant épuisées, les passagers vont se ravitailler dans les fermes ou hameaux près de la voie.

Les Allemands ont dû quitter le convoi à Vierzon ou à Châteauroux.

A Argenton, les passagers exténués par ce long voyage sont pris en charge sur place par des membres de la Croix Rouge (des bénévoles) qui font tout ce qu'ils peuvent pour les ravitailler. Au buffet de la gare vers midi, la Feldgendarmerie vient contrôler les identités.

Les passagers sont transférés dans l'après-midi. au collège moderne (actuellement Lycée Rollinat) où ils sont hébergés. Monsieur Le Roux et tous les passagers hommes seront du nombre des otages.


 

Jeudi 8 Juin vers 17 heures 30

Je me trouvais dans le hall de la gare avec un préposé de la SNCF (sous-chef de gare ?), probablement pour un problème de garde-voies, où je devais être "suppléant intermittent", quand j'aientendu les frottements des freins d'un train s'immobilisant sur la voie montante, venant de la direction de Limoges. Par la porte vitrée donnant sur les voies, j'ai aperçu une mitrailleuse et les bustes (surtout les casques) de plusieurs soldats allemands. D'après un résistant très au courant des conditions du trafic, ce convoi devait être tracté par une machine à vapeur -ce détail ne m'a pas frappé.

Immédiatement après l'arrêt du train, trois soldats allemands ont fait irruption par la porte donnant sur le quai: ils "gueulaient" Ge ne connais pas l'allemand), deux portaient en la tenant par des anses en cordes une grande caisse bariolée en vert dont il était évident qu'elle contenait des munitions, le troisième portait une mitrailleuse qui a été mise en batterie très à gauche par rapport à la sortie.

Pour quitter les lieux, j'ai profité du départ d'un petit groupe de femmes qui étaient sans doute venues s'informer de la reprise éventuelle du trafic. En sortant sans tourner la tête, j'ai entr'aperçu les Allemands et leur mitrailleuse ; ils sont relativement loin.

Bien qu'à cette époque la cour de la gare était en deux parties, sa traversée m'a paru interminable.

Arrivé rue J.J. Rousseau, j'ai été pris d'un effroyable pressentiment : que transporte ce train dont je n'ai vu en fait que quelques wagons ?.. il risque d'y avoir affrontement en gare avec la Résistance.

Peu après, par petits groupes, mais avec leurs armes, des Allemands ont pris la direction du centre ville dont ils sont revenus avec des provisions dans des cageots.

Pour l'arrivée de ce convoi, certains témoins avancent la date du 7 Juin (ce décalage de vingt-quatre heures aurait sûrement permis des possibilités qui n'ont pu être réalisées) mais c'est absolument certaince convoi est arrivé le 8 Juin. La voie étant coupée entre la sous-station et le passage à niveau de Chabenet, ce convoi pour le moment ne peut aller plus loin.

 

Les convois allemands (au Petit Nice)

NOTA: la voie secondaire de La Châtre, partant de la ligne Paris-Toulouse (aiguillage), se trouvait dans l'axe de l'actuelle rue de la Grenouille dans sa partie parallèle à la rue du Petit-Nice. Le recoupement des témoignages a été difficile, car le 8 Juin, trois convois allemands ont manœuvré sur cette ligne (beaucoup de détails concernant les déplacements des convois vont être donnés àl'intention des Argentonnais qui ont connu les lieux dans ce secteur du Petit Nice avant les nombreuses constructions actuelles).

1°) Un convoi comportant des wagons de divers types dont on ignorait le contenu (matériel ? vides ?) et un wagon-plateau où il y avait des ailes d'avion était en stationnement sur la voie de La Châtre depuis début mai. Il y était encore le 7 Juin au soir. Ce train était gardé par 7 ou 8 marins allemands. Il était stationné à cheval sur la rue du Gaz. Pour permettre le passage, les portes latérales du wagon qui obstrue la rue sont ouvertes. Les riverains peu valides ou qui veulent passer avec un enfant dans une poussette doivent faire un détour pour contourner le dernier wagon. On ne sait pas comment l'escorte se ravitaillai1.

Ils prélevaient l'eau au niveau des sources dans le pré au-dessus de la voie (où sont la salle des Fêtes et la halle).

Le 8 Juin au soir, le père de Madame Duplaix (Monsieur Dudragne) passe librement rue du Gaz. Il y a deux mitrailleuses sur un wagon et des Allemands qui ne sont plus des marins demandent à prendre de l'eau chez Monsieur Duplaix, 1 rue du Petit Nice:  le père de Madame Duplaix en conclut qu'il y a eu changement de convoi (effectivement le convoi avec les ailes d'avion avait été transféré dans la matinée du 8 Juin à la Sablière de Saint-Marin).

2°) Des wagons-citernes étaient en gare d'Argenton le 8 Juin à l'arrivée du train de Paris. Ils se trouvaient sur une voie de garage. Les témoignages ne concordent pas en ce qui concerne leur nombre (trois ou quatre pour certains, une dizaine pour d'autres) et quant à leur contenu les témoignages recueillis sont aussi contradictoires.

Toutes les manœuvres ont été effectuées avec une machine à vapeur dont j'avais retrouvé le mécanicien (maintenant décédé).

Le 8, après le départ du train de matériel, les citernes ont été refoulées sur la voie de La Châtre à un niveau se situant actuellement entre la salle des fêtes et la halle polyvalente.

3°) Le 8 Juin au soir le convoi militaire, arrivé vers 17 heures 30 et venant de la direction de Limoges, est refoulé sur la voie de La Châtre où il pousse les citernes jusqu'à hauteur du chemin des Cordeliers, puis le convoi militaire a été avancé d'environ 700 mètres vers la gare.

Les soldats allemands que j'avais aperçus en gare se trouvaient en fait sur un wagon de DCA., Sur la plate-forme surélevée étaient installés deux postes de mitrailleuses lourdes pouvant tirer dans tous les azimuts en cas d'attaque aérienne ou terrestre. Par ailleurs, l'armement est important (fusils-mitrailleurs -armes automatiques -armes individuelles...).

Au-dessous de cette plate-forme, logement sommaire pour l'escorte. Ce wagon est décroché et laissé à un niveau qui correspond actuelle-ment au milieu de la halle.

Les wagons fermés (les classiques 40 hommes 8 chevaux) sont décrochés de la machine sensiblement au niveau de la salle des fêtes. Il y avait une dizaine de wagons.

On a dit que ces wagons transportaient des torpilles sous-marines. Un témoin (résistant) les a visités (après la reddition de l'escorte) pour s'assurer qu'il n'y avait plus de soldats dans le train; ce témoin est absolument digne de foi. Il affirme qu'il s'agissait en fait de bombes disposées à même le wagon et entassées les unes sur les autres isolées par de la paille (cette constatation ne change rien au problème : les Allemands avaient autant besoin de bombes que de torpilles sous-marines).

A cette époque il n'y avait que cinq maisons dans ce secteur, la plus proche du convoi (et en l'occurrence du wagon plate-forme) étant celle de Monsieur et Madame DUPLAIX 1 Rue du Petit Nice.

Le secteur où a été immobilisé le convoi était "encaissé" au pied de la colline, elle-même recouverte à sa partie supérieure de broussailles impénétrables, allant pratiquement jusqu'à l'allée des Acacias actuelle. Un sentier très étroit traversait ces broussailles rejoignant des vignes sur le coteau. Entre la salle des fêtes et la halle on distingue toujours une brèche dans la crête, là où ce sentier débouchait dans la vallée.

La machine a regagné le dépôt et le convoi allemand était fractionné en trois tronçons :

  • les wagons de munitions (les plus près de la gare) ;

  • la plate-forme de DCA (au milieu) ;

  • les citernes (au niveau du chemin des Cordeliers).

Ce secteur était tout à fait propice à une attaque par la Résistance et le Feldwebel qui commandait l'escorte a rapidement réalisé qu'il s'était fait piéger : son convoi est vulnérable, il est même indéfendable...

L'escorte du train comportait 28 hommes dont le Fedwebel. Dans son dispositif de protection, le Feldwebel a sûrement placé plusieurs sentinelles sur la colline; d'après le témoignage d'un riverain, une sentinelle a été placée de l'autre côté de la rue Ledru-Rollin au niveau d'une petite cabane couverte d'ardoises au-dessus de la gare, qu'on distingue encore, enfouie dans les broussailles. Ce soldat y est obligatoirement parvenu de nuit.

Pour essayer de simplifier ce récit et avant d'en arriver aux événements tragiques des 9 et 10 Juin, il convient d'exposer ce qu'il est advenu de ces vingt-huit Allemands.

Le 9 Juin au matin, sûrement de très bonne heure, le Feldwebel a envoyé deux soldats alerter la Kommandantur de Châteauroux. Ils sont vus pour la première fois aux Gabats vers 9 heures 15. Ils viennent de la direction des Bois de Nuits (les Gabats, c'était alors un petit hameau "perdu" au milieu des bois -l'état du chemin ne permettait pas au boulanger d'y descendre -il laisse le pain dans des boîtes à pain en lisière des bois). Hormis l'absence de route carrossable qui n'était d'ailleurs pas indispensable, ce hameau aurait parfaitement convenu pour entreposer des armes ou pour héberger des résistants.

Les deux Allemands ont bu au puits du village qui se trouve en bordure des bois, au départ du chemin qui mène à Prunget -ils empruntent ce chemin... ils sont vus à la Chaise, ils progressent en empruntant les chemins, les bois ou les champs, en se cachant derrière les haies.

On sait que leur mission s'est terminée prématurément au Bois Vendu près de Forges (Velles). Il y a plusieurs versions en ce qui concerne la fin de leur mission -par recoupements on sait cependant qu'en fait il s'agissait de deux Italiens dont les corps ont été exhumés quelques années après la guerre.

Si on consulte une carte, on constate que pour se rendre à Châteauroux, leur direction était correcte.


 

9 Juin (Vendredi)

1) Prise de la gendarmerie et du commissariat par le Maquis

Le matin de très bonne heure, arrivant par Naillat (route de Saint-Gaultier) des résistants pénètrent dans la ville où doivent les rejoindre des renforts, en particulier de l'Armée Secrète.

Un camion gazogène suit, transportant de quoi armer une cinquantaine d'hommes. Leur mission est une opération de commando contre le train de munitions et les citernes. Cette opération qui ne peut attendre a été décidée peut-être après des contacts avec des agents du S.O.E. Britannique [Spécial Operation Executive].

Un parachutage d'armes [sauf erreur de ma part, dans la région, c'est le premier parachutage qui a comporté des bazookas]  avait eu lieu dans la nuit du 7 au 8 Juin (une des nuits où l'aviation alliée avait fort à faire sur le front de Normandie).

C'est probablement en définitive sûrement en raison de ce parachutage que l'opération a été décidée.

Ce sont trente hommes environ, essentiellement des F.T.P. qui entrent dans Argenton. Un tout petit groupe de résistants pénètre à la gendarmerie où, selon un témoignage, certains prennent le café dans l'appartement d'un gendarme. De toute évidence, la brigade a été avertie de leur visite:  Raymond Riouallon, le chef local de l'Armée Secrète, a été gendarme à Argenton -son père est un officier supérieur de la gendarmerie. Il connaît tout le monde à la brigade. Les mousquetons et munitions sont remis aux résistants, mais les gendarmes conservent leur revolver. Le commissaire de police (Monsieur Maure!) et le lieutenant Grunwald du Groupe Mobile de Réserve sont de connivence avec la Résistance.

Le Lieutenant Grunwald est un lorrain : le Groupe Mobile de Réserve étant en manœuvres à La Courtine, alors qu'il en est le commandant en second, c'est lui qui est responsable et commande les quelques éléments du Groupe Mobile de Réserve demeurés à Argenton au casernement (à la cité BRUANT).

Depuis longtemps cet officier a testé ses subordonnés pour connaître leur prise de position en cas de débarquement allié. Les responsables locaux de la Résistance ont décidé de confierultérieurement à cet officier le réglage éventuel et la mise en main des armes parachutées.

Pour sauver la face vis à vis du commandement G.M.R. qui n'a certainement pas été dupe, il est décidé qu'il y aurait un simulacre d'attaque (ou plus exactement de défense) de la cité. Alors que cela n'arrivait pratiquement jamais, le lieutenant Grunwald est à son bureau à 6 h 45 environ -il en descend peu après pour se tenir dans la cour devant le poste de garde: à ce moment, confusion, coups de feu la cité est envahie par une vingtaine de résistants. Tant de la part des G.M.R. que des résistants il y a eu beaucoup de coups de feu ... mais aucun blessé !

Quelques G.M.R. restent de service à la cité où seront d'ailleurs servis de nombreux repas à midi pour les résistants. Les autres G.M.R. et quelques éléments de l'Armée Secrète sont armés par la Résistance.

A 9 h du matin, les effectifs de la Résistance sont de l'ordre de 90 hommes. Par rapport aux Allemands de l'escorte il a donc une supériorité numérique, mais l'armement des Allemands est nettement supérieur et par ailleurs ils sont sensés avoir "l'expérience" de la guerre.

Il a été dit qu'il y avait eu des "contacts" avec le Felwebel qui pour sa part cherchait surtout à gagner du temps tandis que la Résistance "bluffait" sur ses effectifs... Il Ya plusieurs versions différentes concernant ces pourparlers...

2) L'attaque du convoi (à 10 h 30)

  • un groupe progresse par la rue du Gaz ,

  • un groupe progresse par la rue de la Grenouille,

  • le groupe Grunwald (G.M.R. et Armée Secrète) progresse par la colline qui surplombe le train,

  • dans l'angle rue Barbès, rue Rosette, dans les jardins, il a deux postes qui dans leurs champs de tir prennent la voie de La Châtre et le train en enfilade.

Le groupe Grunwald qui a plus de chemin à faire a pris un peu de retard. Par ailleurs le lieutenant doit donner à ses hommes des instructions pour la mise en main des armes qu'ils viennent de recevoir.

L'affrontement entre Allemands et résistants débute à environ 10h 30 il dure à peine un quart d'heure: le Feldwebel fait hisser un drapeau blanc et l'escorte se rend.

- une sentinelle embusquée sur la colline en face de la gare n'a été découverte ou ne s'est manifestée qu'après la reddition de l'escorte.

Vingt-trois Allemands ont été faits prisonniers: après plusieurs transferts ils étaient détenus dans un camp près de Dampierre, à 17 kilomètres au Sud-Est d'Argenton. Trois d'entre eux qui étaient des Russes sont passés à la Résistance où ils étaient d'ailleurs étroitement surveillés.

On a parlé de tentatives d'évasions par des Allemands (elles se terminent toujours de la même manière, cela d'autant plus qu'en fait le camp se trouvait en territoire occupé par les Allemands).

Les prisonniers participaient à des travaux dans les champs. Ceux qui restaient ont été libérés par les Allemands le 27 Juillet. Au cours de cette opération, neuf résistants présents au camp et deux civils ont été fusillés.

- Deux Allemands ont été blessés au cours de l'attaque du train -les résistants les ont transportés à la clinique de mon père, la clinique de la Bonne Dame (l'actuelle mairie). Ils ont été hospitalisés dans une chambre au deuxième étage donnant sur le champ de foire. Il s'agissait de deux blessés légers.

Tout à fait par hasard je me trouvais dans leur chambre au moment où on leur apportait leurs plateaux du repas de midi (9 Juin). Ces deux hommes d'une quarantaine d'années m'ont paru très contents de leur sort, pour eux la guerre était, du moins provisoirement, finie...

Du côté français, le G.M.R. Maignan est tué sur le coup (plaie de la carotide d'après ses camarades).

Le lieutenant est également blessé, il est transporté à la clinique du Docteur Burguet (clinique Saint-Joseph) où il décèdera à 21 heures.

A la boulangerie, Madame Grunwald apprend que le lieutenant du Groupe Mobile de Réserve, blessé, a été transporté à la clinique Burguet : comprenant qu'il s'agit de son mari, elle s'y rend et passe l'après-midi à son chevet jusqu'à son décès à 21 heures.

Près de cinquante ans après, je n'ai pu retrouver que le résistant qui a déposé le lieutenant à la clinique sur une table d'examen. Son témoignage est très vague, il était alors très jeune et c'était le premier blessé qu'il voyait.

Quelques Allemands de l'escorte (peut-être 4 ou 5) ont gagné la gare en passant par la voie.

Tout à fait par hasard, descendant à bicyclette à Argenton, je me trouvais sur le pont rue Ledru-Rollin alors qu'ils s'apprêtaient à passer dessous. Les Allemands marchent les mains sur la tête. Du haut du pont plusieurs résistants les menacent de leurs armes.

Par la rue du Gaz et la rue Auclert-Descottes, les prisonniers du train sont amenés au cantonnement du Groupe Mobile de Réserve (la cité) où ils sont rejoints par ceux qui sont passés par la gare.

Ils seront emmenés par camion dans le milieu de l'après-midi tout d'abord dans un maquis près de Bouesse.

Les hommes qui ont effectué l'attaque du train ont été courageux. La prise de ce que les Allemands appelaient un train lourd (convoi avec plate-forme) par des forces terrestres a été en l'occurrence un échec pour les Allemands. 

Si la première étape de l'opération commando a réussi, il faut maintenant accomplir la deuxième, soit la destruction du convoi.

Je n'ai aucune information: on a parlé de faire sauter le train à la Sablière -il fallait prendre des mesures de sécurité et pour diverses raisons cette destruction ne pouvait paraît-il pas se faire avant le lendemain 10 Juin: cela a été essentiellement une question de temps.

Je n'en suis pas certain, mais le train de munitions et les citernes ont dû être récupérés par les Allemands à la Sablière le 12 Juin.

 

3) Interception d'une voiture allemande route de Limoges

A peu près au même moment que l'attaque du train, une traction avant Citroën (11 CV large) est tombée sur un barrage établi au châteaux d'eau sur la route de Limoges, à l'entrée Sud de la ville sur la RN 20. Surpris par l'attaque des résistants, le chauffeur donne un brusque coup de volant à gauche et la voiture fait un tête à queue et capote.

Contrairement à ce qui a été dit, ce n'est pas l'inexpérience des résistants qui est la cause essentielle de l'échec de cette attaque, c'est le fusil-mitrailleur tenu par un homme d'expérience qui s'est enrayé -ce qui crée la panique chez les jeunes résistants : grièvement blessé par les Allemands, le serveur du fusil-mitrailleur décède le soir même à la clinique Burguet.

D'après un témoin qui ramassait des cerises en compagnie de sa mère dans un champ tout proche, il y avait cinq Allemands dans ce véhicule -il les voit remonter le raidillon de Fontfurat, un des Allemands surement contusionné au cours de l'accident, marche difficilement, ses camarades doivent même l'aider.

Cette voiture est un mystère : la garnison de Limoges (la Résistance le sait) ne quitte pratiquement plus son cantonnement -depuis le 6 Juin aucun véhicule ne sortait.

Je propose deux hypothèses :

  • cette voiture "recherche" le train de munitions;

  • c'est une voiture de reconnaissance de la "Das Reich".

Partout où elle est passée depuis son départ de Montauban, le mouvement de la "Das Reich" a surpris: à Argenton comme partout ailleurs, on ignorait le mouvement de la "Das Reich" vers la Normandie. En particulier à Argenton, on ignorait que des éléments avancés de cette unité étaient arrivés à Limoges le 9 Juin à 2 heures du matin.

Pour éviter d'être vus de la route de Limoges, les Allemands de cette voiture progressent  en  exploitant le relief du terrain, en empruntant une petite vallée parallèle à la route nationale. Ils arrivent aux Crasseaux. Ils ne sont plus cinq, mais quatre, ce qui peut s'expliquer par le fait qu'il en est resté un en "couverture". 

Ils sont tous jeunes, le plus âgé (sans doute un sous-officier) paraît avoir moins de 25 ans. C'est le plus jeune de tous qui a été contusionné, il se repose sur un divan ; ayant demandé à boire, un seau d'eau est placé sur la table et les Allemands y puisent l'eau avec un petit pichet.

Pendant que les Allemands sont à la ferme, Mademoiselle Chauvat, l'employée de Monsieur Petitpez, bijoutier à Argenton, est venue à bicyclette chercher du lait à la ferme.

Les Allemands l'ont laissée repartir !!!

Mademoiselle Chauvat alertera la Résistance qui enverra quelques hommes aux Crasseaux : quand ils arrivent les Allemands sont partis depuis un quart d'heure. En quittant la ferme, les Allemands ont demandé la route de Limoges qui leur a été montrée sur la hauteur.

Deux Allemands seulement arrêtent le camion de Monsieur Allilaire qui va livrer de la farine à Celon. Menaçant Monsieur Allilaire et Monsieur Bernard de leurs armes: "Kommandantur Limoges" -un Allemand s'installe d'autorité à côté du chauffeur (Monsieur Bernard), l'autre s'installe avec Monsieur Allilaire sur les sacs de farine à l'arrière du camion.

Les Allemands s'opposent à ce que le chauffeur s'arrête à Celon pour déposer la farine... A Rhodes, plus exactement dans la côte de Champalet (à 29 kilomètres d'Argenton), le camion tombe en panne; le chauffeur qui en connaît parfaitement la cause habituelle (désamorçage de la pompe) n'a pas fait de zèle pour effectuer le geste très simple qui aurait permis au camion de redémarrer. Les deux Allemands s'énervent un peu, mais cela ne change rien, ils tentent eux-mêmes de faire démarrer le camion... Au bout d'un certain temps survient un . taxi gazogène que les Allemands arrêtent et, menaçant le chauffeur de leurs armes, ils exigent d'être conduits à la "Kommandantur Limoges". C'est à 'grand peine que le taxi pourra repartir en côte. Après le départ des Allemands, Monsieur Allilaire remet facilement le camion en route... il rentre sur Argenton et dépose sa farine à Celon. Arrivé à Argenton, il avertit la Résistance que deux Allemands tentaient de gagner Limoges.

Si la première partie de l'opération commando a réussi, il fallait maintenant entreprendre la deuxième, soit la neutralisation du convoi.

Pour diverses raisons on ne pouvait, paraît-il, rien envisager avant le lendemain matin, 10 Juin, cela a donc été essentiellement une question de temps.

Pendant ce temps la libération de la ville était en cours.

Un comité régional de la Résistance d'Argenton est créé: les communes voisines en sont informées officiellement; on ne tient plus compte des ordres du gouvernement de Vichy, il n'y a plus de tickets de rationnement, un bureau d'enrôlement a été ouvert à la mairie: il n'y a pas assez d'armes.

Dans nombre de foyers, depuis la défaite de 1940, on a dissimulé des armes de chasse ou des revolvers... ils sortent de leurs cachettes.

L'enthousiasme, surtout celui des jeunes était extraordinaire.

Personnellement j'avais très mauvaise conscience de ne pas participer à cette opération: je n'avais pas reçu d'ordres et celui qui pouvait m'en donner n'était pas là, je ne l'ai pas vu.


 

9 Juin à peu près à 15 heures

Trois camions allemands venant de Châteauroux ont été attaqués dans les virages au-dessus de la fonderie du Moulinet.

Manifestement les Allemands ne savent pas que la ville est aux mains de la Résistance. Les occupants du premier véhicule sont descendus et ont gagné les deux autres qui n'étaient pas encore arrivés à l'endroit de l'embuscade. Il y aurait eu des blessés chez les Allemands. Deux camions auraient été pris par la Résistance -personnellement je n'en ai vu qu'un seul revenir en ville.


 

17 h 45 : arrivée d'une colonne allemande venant de la direction de Limoges

Il a été dit qu'il s'agissait d'une opération "de représailles" consécutive à l'attaque du train de munitions, c'est inexact: quand les SS arrivent à Argenton, ils ignorent totalement l'attaque du train de munitions.

Il a été" également dit que c'était deux des soldats qui s'étaient échappés le' matin de la voiture de tourisme attaquée aux châteaux d'eau qui avaient alerté la Kommandatur de Limoges. C'estpeu probable (mais pas totalement impossible). En fait on ne connaît pas exactement les horaires: pour faire Rhodes-Limoges en taxi gazogène il faut déjà pas mal de temps; de plus le chauffeur, compte tenu de la situation, n'a peut-être pas recherché la performance, bien au contraire. Il faudrait par ailleurs admettre que.Ie commandement allemand aurait laissé une compagnie autonome inactive plus d'une matinée... Quant au trajet Limoges-Argenton avec des SPW (Half Track à chenilles), il faut également pas mal de temps.

On sait que depuis avant Le Fay, un cycliste français suit la colonne, il doit ralentir et même s'arrêter pour ne pas la dépasser.

La colonne s'est arrêtée un certain temps à la Croix de la Jette (arrêt technique ?).

Le facteur de Celon la suit également à bicyclette de Celon à Argenton. Il doit aussi, soit ralentir, ou s'arrêter pour ne pas la dépasser.

Cette colonne allemande est la 15compagnie autonome qui appartient au 4Panzer Grenadier Régiment "Der Führer". (Les compagnies autonomes étaient chargées des ratissages parallèles au cours de la progression de la "Das Reich").

D'après des informations difficiles à contrôler, cette compagnie aurait quitté Limoges en début de matinée le 9 Juin se dirigeant vers La Souterraine en faisant un détour par la région de Bourganeuf: a-telle, au cours d'un ratissage parallèle incluant la RN 20, rencontré le taxi gazogène ?

Une autre hypothèse qui pour sa part cadrerait bien avec la réelle petite vitesse du convoi: quand ils arrivent à Argenton à 17 h 45, les SS sont en opération de ratissage. Ils ne savent strictement rien de ce qui s'est passé à Argenton.

Pour gagner la Normandie en passant par Tours, le commandement de la "Das Reich" a peut-être également envisagé l'itinéraire Argenton-Châteauroux tout autant que celui passant par Poitiers comme ils en ont finalement décidé pour une partie de la "Das Reich" .

Cette colonne comporte 150 à 200 hommes -plusieurs camions plusieurs véhicules de commandement -au moins quatre blindés dont deux SPW (Half Tracks) et un petit canon.

Le poste de Résistants mis en place aux châteaux d'eau est surpris par l'arrivée de la colonne. Devant l'importance des forces allemandes les résistants décrochent immédiatement.

D'après lès témoignages cette colonne comprend:

- d'une part des Waffen SS revêtus de la tenue conventionnelle de l'armée allemande (probablement des éléments de soutien pour l'opération en cours). Ils sont pour la plupart relativement calmes.

Ils descendront peu dans l'avenue Rollinat -en fin d'opération et au cours de la nuit ils patrouilleront néanmoins en ville ;

- d'autre part des Waffen SS en tenue de combat, chemise col ouvert, manches retroussées, pantalon léopard -aucun écusson. Plusieurs groupes vont évoluer en ville.

Vers 18 heures, un groupe en particulier passant devant "Le Dernier Sou" gagne la rue Saint-Antoine: la tuerie commence. Tout le monde peut être concerné. Non seulement les SS tirent sur tout ce qui bouge, mais ils sortent les habitants de leurs maisons (hommes et femmes) pour les tuer.

On pense à juste titre qu'un des groupes en particulier était dopé sinon drogué.·

Ces véritables sauvages sont une vingtaine au maximum. Il existe en ce qui les concerne des témoignages absolument authentiques. " ...un de ces groupes se fait remarquer en différents points de la ville par sa sauvagerie... l'écume à la bouche... dans ce groupe sanguinaire on remarque un très grand allemand mince qui commande et agit avec la plus grande bestialité... des soudards... le même adjudant qui vocifère fait office de tueur : il reste sur la passerelle menant au collège tandis que ses hommes lui amènent ses victimes... une dizaine de soldats qui bavaient et hurlaient. .. dans un état de surexcitation indescriptible écumant et bavant comme de véritables fauves ... "

Aucun témoignage à ma connaissance ne fait état d'ivresse en ce qui concerne ces tueurs qui tuaient pour terroriser et soumettre.

De toute évidence ce groupe commandé par ce Felwebel sauvage est un commando, une unité spéciale pour exterminer la population.

Vers 18 heures, alertés de l'arrivée d'Allemands mais non informés de l'importance de la colonne, croyant comme pour le matin à un véhicule isolé, une dizaine de résistants partent en camion de la cité.

Un ancien sous-officier d'active décide de ne pas monter l'avenue Rollinat mais d'emprunter le chemin de la Rahotine* et de contourner Fontfurat de façon à pouvoir barrer la route à d'éventuels fuyards. Au "Carouet" de Fontfurat où le camion s'arrête, les Allemands peuvent penser qu'il s'agit d'un véhicule venant de la campagne: ils font feu avec une mitrailleuse lourde ou un canon de petit calibre. Le· camion prend feu immédiatement, un des résistants est blessé ; il est emmené dans une maison à Fontfurat où il passe la nuit. Les autres résistants se dispersent dans la campagne. Les Allemands pensent sans doute que le problème est réglé tant pour le camion que pour ses éventuels occupants.

Sans qu'on sache avec certitude comment il y est parvenu, Henri Rognon, un soldat du 1er Régiment de France, qui était passé à la Résistance, a été obligé de se réfugier dans une petite cabane en pierres au Pont Saint-Jean. Seul, faisant preuve d'un courage extraordinaire, il arrête avec son fusil-mitrailleur la progression des véhicules qui descendent l'avenue Rollinat. Devant la résistance de ce héros, les Allemands décident d'amener un petit canon: d'après le témoignage recueilli auprès d'un riverain qui a compté les douilles le lendemain, il n'a pas fallu moins de 35 à 40 obus pour abattre la cabane située à environ 200 mètres.

Quant au nombre de douilles d'armes légères, il était considérable.

Les tirs d'Henri Rognon ayant cessé (plus de munitions) les SS peuvent progresser jusqu'à la cabane -ils doivent achever ce héros, ils mutilent affreusement son corps.

Un Half Track avec une dizaine de SS est resté près de trois heures à l'angle de la rue de Châteauneuf et de l'avenue Rollinat -alors que certains de ces SS circulent autour du véhicule, les autres "font des cartons" avec l'arme du blindé

Vers 19 heures, Monsieur Bossoutrot, qui remonte l'avenue Ledru-Rollin avec son fils poussant leurs vélos, a été tué à l'angle de l'avenue George Sand. A vol d'oiseau mesuré sur le cadastre, la distance est de 1100 mètres; c'est-à-dire que les SS ont dû repérer leur victime à la jumelle.

Vers 19 h 45, c'est sûrement le signal convenu: les SS envoient deux fusées, l'une partant de la partie nord de la ville, l'autre partant apparemment du Champ de Foire: la ville est investie.

Entre temps, les SS en tenue de combat avaient progressé vers la colline surplombant la rue du Lycée. C'est là qu'ils commettent leurs crimes les plus affreux :

  • ils tuent Monsieur Militon dans son champ,

  • Madame Militon dans sa maison et

  • Messieurs David père et fils,

  • puis ce fut l'assassinat de Madame Aubry et de ses deux filles, Nicole la plus âgée (17 ans) ne décède que le 11 Juin au matin. Hospitalisée le 10 au matin, parfaitement consciente, elle a raconté que deux SS ont fait irruption dans la maison vers 19 h 30, ils ont immédiatement tiré une rafale de mitraillette sur Gisèle, sa petite sœur (13 ans), qui est tuée sur le coup. Madame Aubry s'est précipitée pour relever sa fille et l'étendre sur un divan. Les SS l'en empêchent et la tuent. Madame Aubry tombe en travers du divan. Les SS se ruent alors vers Nicole et tirent à bout portant, elle a le réflexe de faire la morte.

Les SS ont ouvert l'armoire pour y prendre des mouchoirs pour essuyer le sang dont ils sont couverts: ils consomment ensuite le repas que Madame Aubry avait préparé. Après leur repas, les SS ont quitté la maison. Ils sont revenus un bon moment plus tard: Nicole n'a pas bougé et, après leur départ, elle s'est traînée jusque sur son lit où l'ont trouvée le lendemain matin les brancardiers de la défense passive.

Plusieurs personnes, hommes et femmes, ont été tuées rue du Lycée, la tuerie continue alors avenue Rollinat à la hauteur de la passerelle -sur la passerelle -rue de Maroux et rue de l'Abattoir (en tout 21 habitants connus du quartier).

En ce qui concerne les passagers du train ou autres victimes ne résidant pas à Argenton, on ne peut pas savoir exactement où ils ont été tués. La quasi totalité des victimes a été tuée à la mitraillette et tirée de très près.

Monsieur Viollette, le directeur du collège moderne, a raconté qu'il avait assisté de son établissement aux meurtres en particulier de plusieurs habitants de Maroux. A peu près systématiquement, les SS déplaçaient les cadavres de leurs victimes dans les petites rues ou des cours : pour quelle raison ?

Deux soldats du 1er Régiment de France m'ont dit que Monsieur Viollette leur avait donné des vêtements civils, ce qui leur a permis d'être ultérieurement sauvés par Cubel au cours du contrôle des identités.

Parallèlement à ces actions, un groupe beaucoup plus calme investit le collège après avoir au préalable tiré quelques rafales d'intimidation dans les fenêtres (il n'y a pas eu de blessés).

Dans la cour de l'établissement, les SS font former trois groupes :

  • les hommes,

  • les femmes,

  • les enfants.

En dehors des membres de la Croix Rouge qui sont venus distribuer le repas aux passagers du train hébergés au collège, il n'y a que quelques membres du personnel et de rares élèves. L'essentiel des otages sont des passagers du train immobilisé en gare à la suite des sabotages des voies.

Ordre est donné de se diriger vers la ville : les hommes sont en tête, suivent les membres de la Croix Rouge, puis les femmes dont certaines n'ont pas voulu abandonner leurs jeunes enfants ce qui a donné lieu à des scènes dramatiques; enfin les enfants plus âgés.

Escortés de SS, les otages descendent la rue du Lycée où ils constatent la présence de plusieurs cadavres, la plupart ayant la boîte crânienne éclatée.

Ils débouchent sur la route nationale.

Lorsque la colonne d'otages (ils sont plus de 150 : hommes, femmes, enfants) entre dans le virage, un peu plus bas que la rue de Maroux, une courte rafale de mitraillette est tirée; elle ne fait aucune victime, mais elle provoque une panique: les femmes et les enfants se précipitent dans le garage Chavegrand (Peugeot) dont les portes étaient ouvertes.

Les hommes continuent à descendre l'avenue Rollinat, ils sont alors alignés le long du mur de l'ancien hôpital et cela jusqu'à la rue Victor-Hugo. Des fusils-mitrailleurs sont mis en batterie sur le trottoir de l'autre côté de l'avenue Rollinat. Pour certains il y en a deux, pour d'autres il y en a trois dont deux sont assez près l'un de l'autre.

Peu après, deux camions sont rangés le long du trottoir, direction Limoges. Avec brutalité en ce qui concerne les moins valides qui y sont littéralement poussés, plusieurs hommes doivent monter dans les camions, au passage des SS prélèvent les montres et alliances qui leur conviennent.

Peu après, un sous-officier remontant de la ville, accompagné de deux soldats, donne l'ordre de faire descendre les hommes des camions.

Il n'y a qu'une seule explication à ce contre-ordre, elle est d'ailleurs très valable: par les blessés allemands hospitalisés à la clinique et qui viennent d'être "libérés", les SS apprennent l'attaque du train de munitions : ils envisagent un autre sort aux otages hommes.

Simultanément il s'est passé à la clinique de la Bonne Dame un drame affreux : un jeune réfractaire au Service du Travail Obligatoire était en traitement à la clinique, mais comme bien d'autres (résistants prisonniers évadés -israélites...) il était un clandestin non enregistré la plupart de ces clandestins, en cas de risque, étaient camouflés à la cave.

Ce malheureux garçon portait un pansement à un bras (c'est vague mais je n'en sais pas plus). Un copain, peut-être, ou un de ceux qui en dépit des nombreuses observations ont continué à faire la navette dans la clinique pour voir les prisonniers, lui a remis une arme (un revolver je crois) pour garder les deux allemands.

J'ai pu récemment retrouver l'infirmière qui s'occupait des deux blessés allemands. Elle se souvient parfaitement avoir aidé à manger (pour le repas de midi) un des blessés allemands qui était touché à un bras, mais par contre, elle ne se souvient pas l'avoir aidé pour le repas du soir. Les Allemands et leur gardien ont dû entendre les détonations sur Châteauneuf. Le gardien a quitté la chambre et les Allemands ont appelé par la fenêtre des SS qui se trouvaient sur le champ de foire.

Vers 20 heures, on frappe violemment à la porte donnant sur la rue, la cuisinière va ouvrir, ce sont des Allemands, ils sont cinq peut-être six, l'un d'entre eux a envoyé une rafale de mitraillette sur un pensionnaire de l'hôtel Brisse qui s'était montré à la fenêtre. Un ou deux parlent assez correctement le français. Ils se précipitent au deuxième étage et entrent dans la chambre des blessés allemands qui leur disent immédiatement qu'ils étaient gardés par un terroriste ; ils estiment que leur gardien n'a pas eu le temps matériel de quitter la clinique.

Ces SS qui ne sont pas en tenue de combat investissent littéralement la clinique (l'escalier et les couloirs sont bloqués). Certains de ces Allemands sont relativement calmes, d'autres au contraire sont très énervés. Ils crachent au visage de l'infirmière-chef, ils cherchent le terroriste dont ils savent qu'il s'agit d'un blessé (portant un pansement), ils consultent (en vain) le registre des entrées, ils font défaire ou même arrachent certains pansements des hommes, ils fouillent chambres et placards... ils font sortir les accompagnants  [Accompagnant: personne au chevet d'un opéré]hommes des chambres, et les présentent aux blessés allemands.

Ils menacent les accompagnants hommes de les fusiller..., ils menacent de mettre le feu à la clinique... Ce malheureux garçon s'est sûrement rendu compte de la gravité de la situation, cela d'autant plus qu'il sait qu'il n'est pas le seul clandestin de la clinique: des maquisards en traitement sont cachés au sous-sol. Les SS recommencent à fouiller les divers étages.

Sortant de sa cachette (dans une chambre de malade), ce malheureux garçon se sentant près d'être pris envisage de sauter du jardin d'hiver (deuxième étage) ou de tenter une sortie ; c'est ce qu'il fait finalement : il est abattu à la sortie de la clinique et son corps est reconnu par les blessés allemands.

Mon père (Docteur Eugène Cotillon, chirurgien de la clinique de la Bonne Dame ) n'a appris ce drame que le lendemain, en effet comme chaque après-midi il était à Châteauroux, soit à sa consultation, soit à sa clinique, soit à l'hôpital. Ce drame qui s'était passé dans sa clinique l'a bouleversé comme il a bouleversé tout le monde : on ne pouvait rien faire pour l'éviter.

C'est donc vers 20 h, et par les blessés allemands du matin que les SS ont appris l'attaque du train -on sait par ailleurs que c'est vers 20 h45 que les SS se sont rendus à la gare pour demander où était le train arrivé la veille. Monsieur Vautrin, le chef de gare, explique aux gradés que conformément au règlement le train de munitions avait été refoulé sur une voie en dehors de la ville. L'officier a emmené Monsieur Vautrin dans sa voiture pour qu'il lui indique où se trouvait le train.

Pendant ce temps, les otages hommes sont toujours alignés le long du mur de l'ancien hôpital face aux fusils-mitrailleurs.

Peu après avoir fait descendre les otages des camions, les 55 ont pénétré à la gendarmerie, ils en font sortir l'adjudant Carmier, les gendarmes Bodineau et Thimonier ainsi que les deux fils de ce dernier.

Ils sont tous les cinq incorporés au groupe d'otages (près de la rue Victor-Hugo).

Puis ordre est donné aux gendarmes de sortir du rang -ils sont dirigés vers la rue de Maroux. Quand les gendarmes passent devant les deux contrôleurs SNCF du train immobilisé en gare qui se trouvent parmi les otages, ces deux hommes pensent qu'ils auront la vie sauve en se joignant aux forces de l'ordre qu'ils ont vu sortir des rangs des otages.

Ils expliquent peut-être qu'ils font partie de la police de la SNCF.

Un véhicule blindé (probablement un SPW) arrive du centre-ville, le brigadier de police Fischer était monté sur le capot (sans doute pour éviter une attaque rapprochée). Les SS l'en font descendre en face de la gendarmerie ; il passe devant les otages, arrivé rue de Maroux le brigadier Fischer qui parle allemand, a compris qu'ils vont être exécutés -au dernier moment il tente de se sauver par le ruisseau de Maroux - il est immédiatement abattu.

Il y a rue de Maroux, une dizaine de SS dans un état de surexcitation indescriptible.

Ces six hommes ont été abattus à la mitraillette.

Un habitant du quartier (Paul Miteux), intrigué par les coups de feu, s'est avancé rue de Maroux : il a été abattu.

Ces sept crimes avaient eu un témoin actuellement décédé, j'ai pu recueillir le témoignage de sa fille.

Depuis que les femmes et les enfants se sont précipités dans le garage Chavegrand, deux jeunes filles de la Croix-Rouge sont restées à peu près en permanence au niveau de la porte du garage : Évelyne Huet et Simone Thomas (décédée en octobre 1944 dans un accident d'auto). Ces deux membres de la Croix-Rouge étaient au collège pour servir le repas du soir des passagers. Elles sont descendues avec les otages.

Évelyne Huet m'a raconté ce qu'elle a vu :

- tous les SS étaient en tenue de combat, ils étaient relativement calmes;

- elle n'a pas vu monter les gendarmes, ni les contrôleurs SNCF;

- elle a vu par contre monter le brigadier Fischer qu'elle connaissait de vue : il est seul, "c'était affreux, cet homme était blême, il allait être fusillé et il le savait" (il avait sans doute entendu des SS en parler entre eux),

 - il y avait une sentinelle à la porte du garage, ce SS était plutôt petit, trapu, il avait du sang sur les bras, mangeant un énorme sandwich (un pain de deux livres) ;

- une grosse voiture prise à la Résistance conduite par un SS s'est immobilisée devant la porte du garage, la sentinelle a arraché le drapeau bleu-blanc-rouge et l'a jeté par terre pour le piétiner, ce qui amusait le groupe de SS : un gradé a surgi, un véritable colosse; après lui avoir administré une paire de claques magistrales, il a forcé la sentinelle a ramassé le drapeau et à le lui remettre ;

- dans le fond du garage, des femmes priaient à haute voix (confirmé par une des femmes otage passagère du train) ;

- Évelyne ne l'a pas vu, mais un otage homme a assisté à la scène suivante : les SS ont disposé des explosifs sur le mur d'une maison d'où ils pensaient d'ailleurs à tort qu'était partie la rafale de mitraillette.

Un SS, un autre colosse, s'avance nu-tête, il a une grenade à manche à la main: des SS demandent aux deux jeunes filles de rentrer se protéger dans le garage, elles ont entendu une explosion.

La maison s'écroule et prend feu : d'après certains témoins Monsieur et Madame Chatin qui étaient dans la maison voisine sont blessés et sortent dans la rue. ils ont été l'un et l'autre brutalisés. Madame Chatin succombera quelques heures plus tard. Monsieur Chatin, conduit dans une petite impasse, a été abattu d'une rafale de mitraillette.

Bien après l'explosion, des SS ont crié devant la porte du garage "la Croix-Rouge dehors;'. Évelyne est descendue vers la ville avec Simone Thomas. Les femmes et les enfants ont été libérés peu après; ils sont remontés au collège.

Pendant tout ce temps à Châteauneuf, plusieurs otages, des hommes du quartier et le facteur, qui a suivi le convoi depuis Celon, sont contraints de se mettre à genoux sur la route -les Allemands ne se sont pas opposés à ce que les riverains leur apportent de l'eau pour apaiser leur soif.

Un des otages a été particulièrement maltraité par des Allemands (qui ne sont pas en tenue de combat), l'un d'entre eux est particulièrement agressif: il menace' avec son revolver. Un gradé (sans doute un officier en tenue de combat) intervient en faveur de l'otage à diverses reprise~.

Les Allemands de Châteauneuf sont informés de l'attaque du train (ils le voient très probablement à la jumelle de l'autre côté de la vallée). Ils décident de s'y rendre avec des otages qu'ils obligent à marcher les mains sur la tête. Craignant une attaque des résistants, ils font marcher un otage devant eux et ils se mêlent aux otages. Ils passent par la coursière, le vieux pont, la rue Paul-Bert, la rue Auclert Descottes. Au Pont de Biais l'otage de tête veut prendre la rue du Gaz qui conduit directement au train: les Allemands s'étonnent de tourner le dos à la voie, l'otage "de tête" est de nouveau brutalisé.

Le. gradé en tenue de combat intervient à nouveau, estimant sans doute que les otages ne les entrainaient pas dans un piège. Le train de munitions est effectivement là !

En descendant en ville, un des otages m'a raconté qu'il avait vu un cadavre rue des Rochers Saint-Jean, à peu près au niveau de la cordonnerie Duchemin et un autre cadavre rue Auclert-Descottes : il est toujours à cheval sur son vélo.

Sous toutes réserves, le tué de la rue des Rochers Saint-Jean était Monsieur Duchemin habitant tout près: rue Saint-Antoine. Quant au cadavre de la rue Auclert-Descottes, il s'agissait de Monsieur Defait.

Ces derniers témoignages reflètent les comportements très divers des SS :

- alors qu'ils ont assassiné de nombreux hommes et femmes, ils font se mettre à l'abri d'une explosion deux membres de la Croix-Rouge;

- un gradé fait respecter le drapeau français ;

- un gradé d'un des groupes de combat empêche un SS en principe non opérationnel de brutaliser un otage.

- Des SS pénètrent au café la Tour Eiffel (près du vieux pont) où ils avaient vu entrer sans doute un habitant du quartier. D'après certains témoins ils étaient deux. (Ce café comportait des caves superposées où s'étaient réfugiés des quantités de personnes du quartier, hommes, femmes enfants ainsi que des résistants). Ne voyant personne dans le café, ils ont sûrement essayé d'allumer la lumière dans l'escalier de la cave -pour certains ils n'ont pas trouvé le bouton électrique qui n'était pas placé à l'endroit habituel -pour d'autres ce bouton fonctionnait mal. Ils tirent une rafale de mitraillette dans l'escalier.

Quoi qu'il en soit, il y avait heureusement un clafoutis sur la table: ils quittent les lieux pour aller le manger dans une autre maison où d'autres SS avaient trouvé du vin!

Dans toutes les maisons où ils sont entrés, les SS ont volé, en particulier argent et bijoux. Les cadavres ont également été dépouillés de leurs montres, argent et alliances.

Dans les ateliers, les SS ont volé des coupons de tissu.

 


L'intervention de Jean-Marie Cubel  (9 Juin)

L'intervention de Jean-Marie Cubel repose en fait sur une succession de circonstances fortuites, à vrai dire extraordinaires.

[Lothaire Kubel, un enseignant alsacien, est arrivé à Argenton-sur-Creuse le 29 novembre 1942 : il est nommé professeur d'allemand au collège moderne. Sur les conseils de Monsieur Viollette, directeur de cet établissement, il change immédiatement d'identité. Comme à tant d'autres qui voulaient échapper aux Allemands, Monsieur Viollette procure à Lothaire Kubel une vraie fausse carte d'identité au nom de Jean-Marie Cubel, né en Algérie. Présenté aux dirigeants de l'USA par le goal de l'équipe locale avec lequel il avait joué auparavant au foot. .. Cubel est immédiatement inclus dans l'équipe et il est tout de suite "adopté" par le milieu sportif de la ville (ce détail aura ultérieurement une grande importance)].

Jean-Marie habitait en effet au-dessus de la librairie de Jérémie Brunaud (7 avenue Rollinat) : une partie du drame du 9 Juin 1944 s'est passée à côté de cette librairie en face de la gendarmerie.

C'est grâce à un concours de circonstances tout à fait fortuites que Jean-Marie se trouvait à son domicile le 9 Juin 1944 après 20 heures. En effet, vers 15 heures, un responsable de la Résistance demande à Cubel ainsi qu'à deux autres professeurs du collège d'aller chercher des munitions et des fusils à Belâbre ; ils en reviennent un peu avant 17 heures. La camionnette repart chercher d'autres armes et munitions à Saint-Benoît-du-Sault sans Jean-Marie qui est introuvable (il était à la cité) : il reste donc à Argenton. La camionnette ne reviendra pas : au retour, avant de déboucher sur la nationale, elle doit faire demi-tour car le convoi allemand est sur la RN 20.

Cubel dîne de très bonne heure à l'Hôtel de France, chez Monsieur Ramon. Après hésitation, il décide de rentrer chez lui (un peu avant 20 heures), les rues sont désertes. Depuis son départ de l'Hôtel de France Cubel entend bien des détonations, mais qui paraissent encore lointaines. Autre circonstance très fortuite: on sait qu'un véhicule allemand a fait un aller-retour dans la rue Gambetta, un fonctionnaire du commissariat de police a entr'aperçu ce véhicule tourner au coin du café Fauchon (avenue Rollinat et rue Gambetta). Les Allemands ne l'ont pas vu : il a eu le temps de 'sauter le mur du dépôt de charbon de Monsieur Gobert (actuellement parking, ancienne maison Gateau).

Quand on confronte les horaires, Cubel devait se trouver rue Gambetta soit immédiatement avant, soit immédiatement après les passages de ce véhicule (le créneau est extrêmement court).

Par la porte de sa maison donnant sur la rue Victor-Hugo, Monsieur Brunaud avait vu progresser un petit groupe de SS dans la rue Victor-Hugo.

Quand Jean-Marie arrive chez lui, Monsieur Brunaud le propriétaire et tous les locataires sont à la cave, y compris Monsieur Lee (G.M.R.) qui a eu la bonne idée de jeter son arme de service dans la Creuse et de monter dans sa chambre pour se mettre en civil. Cubel descend également à la cave.

Des SS sont entrés dans la maison par la porte vitrée donnant sur la rue Victor-Hugo : après avoir cassé le carreau, ils ont ouvert le loquet par l'intérieur.

Apparemment, ils sont montés immédiatement dans les étages, vraisemblablement pour s'assurer qu'il n'y avait personne : on le constatera plus tard, les portes avaient été enfoncées et les chambres pillées.

Au bout d'un certain temps, Monsieur Brunaud qui avait entendu du bruit, mais ignorait la présence de SS dans sa maison, est monté au rez-de-chaussée, et peu de temps après les SS découvrent Lee et Cubel dans la cave. En allemand: "Tiens en voilà deux". Ils les menacent de leurs mitraillettes "RAUS".

Les SS les injurient "Vous terroristes" ; Cubel se laisse insulter en allemand, mais hésite à se manifester car dans l'esprit de ces SS peut-être qu'un homme jeune qui parle couramment allemand ne peut être qu'un alsacien qui, à leurs yeux, n'avait pas choisi le bon camp!! Cependant, voyant deux très jeunes SS piller le rayon photo du magasin, Cubel leur dit en allemand "Voyons! On ne vole pas dans l'armée allemande".

Surpris par cette intervention dans leur langue, un troisième SS qui se trouvait près de l'entrée du magasin réagit en criant "En voilà un qui parle allemand, on va le conduire auprès du chef".

Cubel explique qu'il est professeur d'allemand au collège de la ville et qu'il habite dans la maison; il demande à monter dans sa chambre pour y prendre une veste : accordé !

Jean-Marie, accompagné d'un jeune SS monte dans sa chambre (dont la porte est enfoncée) ; sur la table, il y a un livre d'allemand et des copies d'élèves: "Voilà mes instruments de travail" ...

Pendant ce temps, Monsieur Brunaud et Monsieur Lee sont dirigés vers le groupe d'otages, ils ne s'étaient même pas aperçus que Jean-Marie ne les suivait pas.

Redescendu dans le magasin, encadré par deux SS, Jean-Marie est conduit "au chef", un grand, maigre, à la figure rouge, plus âgé que les autres, un Feldwebel (adjudant).

Cubel ignore qu'il y a eu des morts à Maroux, mais cet adjudant qui l'accueille "en gueulant" Terroriste - Partisan, c'est lui qui commande le groupe des tueurs.

L'adjudant pose les mêmes questions concernant les connaissances en allemand de Jean-Marie: la réponse semble le satisfaire. En "gueulant" toujours, désignant la centaine d'otages hommes alignés sur le trottoir "Terroristen -Partisanen". Cubel a du mal à se faire entendre tant ce Feldwebel vociférait ; il explique néanmoins que la population d'Argenton est bien paisible, qu'il connaît beaucoup de ces hommes et qu'ils sont du quartier ; quant aux autres, ce sont des passagers d'un train immobilisé en gare du fait du sabotage des voies et hébergés au collège.

Les otages savent quel destin les attend, il y a néanmoins une lueur d'espoir quand ils voient Jean-Marie parler avec les SS. Certains Argentonnais peuvent même rassurer leurs compagnons d'infortune: la situation n'est pas entièrement désespérée puisque le civil qui parle avec les Allemands est un Argentonnais qui défend surement leur cause.

L'adjudant SS demande à Jean-Marie comment on rassemble la population: avec un tambour ? Non, répond Cubel : avec une cloche.

Ordre est donné à Jean-Marie de se rendre à la mairie, escorté de quatre SS pour aller chercher la cloche. La porte est fermée. Les SS . veulent l'enfoncer. Cubel, craignant que les SS ne découvrent à la mairie des documents importants, les persuade que cela ne servirait à rien puisque la cloche était sûrement chez le sonneur, mais qu'il ne savait pas où ce dernier habitait.

Il y a quelques minutes de flottement, Jean-Marie est inquiet: quelle explication donner quand il devra annoncer au Feldwebel qu'il n'a pas ramené la cloche?

Encore une circonstance fortuite qui a sauvé la situation difficile dans laquelle se trouvait Cube!.

Un gradé lui demande où il pourrait faire remplacer un verre de montre cassé, tandis que deux autres SS cherchaient à trouver du pain et de la charcuterie. Il est plus de 21 heures !!!

Jean-Marie frappe chez Monsieur Petitpez, horloger-bijoutier place de la République.

En Juin 1986, je suis allé rendre visite à Henriette Chauvat (maintenant décédée) qui avait été vendeuse chez Monsieur Petitpez (elle y avait travaillé cinquante deux ans). Cette femme de 80 ans avait une mémoire prodigieuse.

Elle m'a raconté :

"Quand nous avons entendu frapper, nous avons ouvert la fenêtre et, avec Madame Petitpez, nous avons vu un homme que nous ne connaissions que de vue... Il passait souvent devant le magasin en compagnie d'Argentonnais que nous connaissions... Ce n'est que le lendemain que nous avons su qu'il s'appelait Cubel et qu'il était professeur au collège. Il nous a expliqué la raison de cette visite tardive avec des Allemands -la montre à réparer a été remise à Monsieur Petitpez qui était aveugle: il s'agissait d'une montre de femme (probablement volée) et dont le verre était cassé...

Aussitôt entrés, les Allemands ont posé armes et casques sur le comptoir; je craignais pour les feutres car les armes étaient "couvertes de graisse et de sueur" ... La réparation a duré un peu moins d'une demi-heure... Pendant ce temps les Allemands se déplaçaient dans la boutique, procédant à plusieurs achats : ... des boucles d'oreilles, un stylo, une bague, un bracelet... Monsieur Petitpez qui parlait un peu l'allemand a demandé à Monsieur Cubel de dire aux Allemands de s'exprimer plus lentement.  Un des jeunes SS a dit à Madame Petitpez "pas fermer porte" ; Monsieur Petitpez dit aux SS (et Monsieur Cubel a traduit) nous allons fermer, mais si vous avez besoin de quelque chose, vous ou vos camarades, vous venez, vous frappez et on vous ouvrira. Les Allemands ont montré des photos de famille, le plus âgé (le gradé) était marié et avait deux enfants...

Un des jeunes SS a montré la photo d'une jeune fille... Au moment de partir les Allemands ont demandé combien ils devaient... ils ont payé (peut-être avec de l'argent volé mais ils ont payé)".

Pour sa part Jean-Marie était très étonné du comportement parfaitement pacifique de ces SS en tenue de combat. .. il ignorait qu'il y avait des morts à Maroux... et la diversion créée par ces problèmes d'achats avait fait oublier la mission concernant la cloche... mais par contre les SS savaient... L'ambiance était presque détendue... la séquence des photos de famille était même émouvante.

Les SS désirent acheter du pain. Monsieur Alasseur, boulanger, connaît Jean-Marie en tant que joueur de l'équipe de football; il ouvre sa boutique et remet des baguettes aux SS qui veulent payer. "Dis-leur que cela ne coûte rien". En sortant de la boulangerie, Jean-Marie voit de la fumée du côté de Maroux (maison "explosée" par les SS) -il estime qu'il doit aller prévenir deux pompiers qui habitent tout près, dans une petite rue; il s'y rend avec les SS -Monsieur Château et son fils partent vers le foyer d'incendie (allumé par les SS) -en face de la gendarmerie, les SS les mettent avec les otages...

La charcuterie Brunet, rue Gambetta, est également fermée. Jean-Marie frappe à la porte du couloir à côté du magasin, il répète plusieurs fois "Madame Brunet ouvrez, c'est Jean-Marie". Monsieur et Madame Brunet sont des habitués du stade, ils connaissent bien Jean-Marie. Ayant reconnu sa voix, Madame Brunet ouvre et se trouve nez à nez avec un SS en tenue de combat, l'arme à la main. La présence de Jean-Marie la rassure ''il voudrait de la charcuterie". Madame Brunet a emmené le SS au magasin ; il s'est servi lui-même (il a pris un saucisson sec) et comme à la bijouterie "pourquoi fermer porte, laisser porte ouverte". Avait-il peur du piège?

Revenu sur la place, Jean-Marie est entièrement libre de ses mouvements, il est l'interprète. Personne ne se préoccupe de· lui, il pouvait même retourner à la bijouterie puisque Monsieur Petitpez lui aurait ouvert.

Avec une certaine appréhension Jean-Marie rejoint le groupe des otages sans la cloche -le nombre des otages ne paraît pas avoir augmenté et surtout l'adjudant braillard n'est plus là.

Personne ne s'occupe de Cubel qui parle avec des SS, de préférence avec les plus âgés.

Ce sont des SS qui apprennent à Cubel la mort des gendarmes d'autres SS interviennent: "les gendarmes en général sont des salopards, des partisans qui soutiennent les terroristes."

Cubel explique que les habitants d'Argenton n'avaient pas pris les armes -que des partisans étaient effectivement venus le matin, que c'étaient des jeunes gens inconnus venus du Sud qui s'étaient sauvés à l'arrivée des Allemands. .

En face de la rue Victor-Hugo, un sous-officier SS descend d'une automobile (il est environ· 22 heures). Tous les otages alignés le long du mur de l'ancien hôpital sont regroupés face au centre ville et mis en colonne par trois.

Au moment de partir, dans le désordre, un des otages s'approche de Cubel, lui glisse un portefeuille et lui dit "Vous, vous allez vous en tirer, s'il nous arrive quelque chose envoyez-le à ma femme."

Suivant le sous-officier SS, les otages traversent le Pont Neuf.

Pour quelle destination ?

En fonction de leur position dans la colonne, des otages ont vu les cadavres de la rue Auclert-Descottes. Cubel marche à côté d'un Feldwebel légèrement à gauche du cortège.

Ces hommes inquiets sont dirigés vers la rue Auclert-Descottes, ils passent sous le pont de Biais, on les fait prendre la rue du Gaz : ils doivent entrer dans la cour de la maison de Monsieur Duplaix, 1 rue du Petit Nice.

Il ne s'agissait pas là d'une coïncidence puisque c'était la maison la plus proche du convoi de munitions attaqué sur la voie secondaire de La Châtre (de toute évidence les SS, à un moment, avaient décidé de fusiller des otages devant le train).

Cubel ignorait totalement ce qui s'était passé avant sa sortie de la cave, en particulier la tuerie de Châteauneuf et de Maroux : le projet de rassemblement de la population avec la cloche faisait présager des exécutions en masse.

Quand les otages entrent dans la cour, il fait pratiquement nuit. Il ya déjà des otages dans le garage, ils ont été pris dans d'autres quartiers de la ville.

Bien que la colonne d'otages ait traversé une partie de la ville (il est vrai à 22 heures), la majorité des habitants de la rive droite ne savent rien du drame, ils ne l'ont appris que le lendemain matin.

En bordure de Creuse sur la rive droite, certains ont entendu siffler des balles ou vu tomber des branches de peupliers de la rive gauche de la Creuse: les SS tirent des rafales de mitrailleuses au-dessus de la ville.

Les otages ont passé la nuit du 9 au 10 Juin dans le garage et le jardin de la maison de Monsieur et Madame Duplaix, 1 rue du Petit Nice.

Ils sont à peu près cent cinquante. Ils doivent s'asseoir par terre. Ils ne doivent pas parler, interdiction de se lever. Deux sentinelles surveillent. Des SS patrouillent aux abords de la maison et sur la colline. Peu après leur arrivée, les otages ont entendu des éclats de voix de l'autre côté du mur d'enceinte (en face de la halle actuelle). Les témoignages diffèrent: certains n'ont entendu qu'un seul coup de feu, certains ont entendu une rafale... d'autres n'ont rien entendu!

Les SS venaient de faire leur cinquantième victime innocente (quand Cubel était sorti de la librairie, il y avait déjà quarante-neuf victimes innocentes) et depuis le matin quatre résistants avaient été tués ou blessés mortellement en combattant. Le lendemain matin, après leur libération, les otages d'Argenton reconnaîtront la cinquantième victime des SS. Il s'agit de Monsieur Robinet il avait 61 ans ; d'après certains otages qui avaient mieux entendu, cet homme a été tué parce qu'il refusait d'obtempérer.

Ni Cubel, ni aucun des ex-otages retrouvés en 1986 n'ont jamais revu l'adjudant "braillard" après le moment où il a quitté les otages en face la gendarmerie.

Les sentinelles sont en tenue de combat, des SS avaient participé à la tuerie : Monsieur Vautrin, chef de gare, qui comprenait l'allemand, a rapporté que l'un d'entre eux se vantait, comme un exploit, d'avoir fait à lui tout seul vingt-cinq victimes.

Cubel s'est assis contre le pignon de la maison, près de la porte d'entrée. Il y a des Allemands dans la maison, il les entend parler mais ne comprend pas ce qu'ils disent.

Dans le courant de la nuit, Cubel a vu passer dans la cour, devant la maison, deux soldats de la Wehrmacht, il saura le lendemain que ces deux soldats étaient les blessés du train.

Les jeunes sentinelles parlent entre elles "les salopards il vaudrait mieux les fusiller tout de suite, il n'y aurait pas besoin de les garder demain matin on les placera sur le petit mur et ils nous serviront de cibles. "

Pendant toute la nuit il y a eu du va-et-vient entre la maison Duplaix et une maison voisine.

Quelques otages, peut-être deux ou trois, ont demandé à vider leur vessie, Cubel demande à une sentinelle qui accorde l'autorisation mais un SS accompagne l'otage dans la rue.

Au petit jour, peut-être vers 6 heures du matin, un officier est sorti de la maison. Cubel et les otages sont formels, ils ne l'avaient jamais vu, en particulier il n'était pas avenue Rollinat.

Cet officier est jeune (environ 30 ans), grand, blond, "sapé comme à la parade" : casquette, culotte de cheval, bottes, vareuse avec broderies et deux étoiles = c'est un capitaine. Quelques gradés sortent également de la maison.

Cette tenue de parade surprend par rapport aux autres SS en tenue de combat. Tout le monde doit se lever.

Cubel s'approche du capitaine, sa vraie fausse carte d'identité à la main, l'officier la regarde à peine. Comme il l'a déjà dit plusieurs fois, Cubel répète qu'il est professeur d'allemand au collège de la ville et qu'il avait servi d'interprète la veille. Le capitaine paraît être au courant. Cubel l'informe qu'il se tient à sa disposition s'il avait besoin d'un interprète. Le capitaine qui ne parle pas français l'en remercie.

L'officier annonce qu'il va procéder au contrôle des identités en commençant par les cheminots qui s'avancent, accompagnés de Monsieur Vautrin qui parle allemand. Jean-Marie se tient un peu à l'écart. Quand le contrôle est terminé pour les agents de la SNCF, le capitaine appelle Cubel auprès de lui. Les deux blessés et un soldat du train qui avait dû "se planquer" au moment de l'attaque se tiennent également près du capitaine. Au cours du contrôle, le soldat qui s'était "planqué" sera pratiquement le plus agressif: il est petit, barbu et porte un casque.

Plusieurs otages les ont observés: Cubel qui traduit demandes et réponses est extrêmement calme et le capitaine est très attentif.

Au cours du contrôle mais seulement à titre d'information, le capitaine a posé à Cubel une question à laquelle il s'attendait et dont il avait prévu la réponse: il a fait ses études à Alger et il a fréquenté l'université de Heidelberg en tant qu'Hospitant (étudiant étranger assistant aux cours de son choix). Cette réponse a sans doute satisfait le capitaine: il n'en a plus parlé.

Cubel explique de nouveau les raisons qui font qu'il a beaucoup d'hommes étrangers à la ville. Après le passage devant le capitaine, il est fait deux groupes : celui des hommes dont les papiers (vrais ou faux) sont en règle et les autres.

Pour les jeunes qui n'ont pas de papiers, il sont mis dans le bon groupe dès l'instant que Cubel explique qu'ils ont été ou sont de ses élèves.

Tant Cubel qu'un ex-otage affirment que les deux fils Thimonier avec ou sans papiers avaient été mis dans le bon groupe et ne comprennent pas comment ils ont pu être emmenés à Limoges. Cubel ne connaissait pas ces deux jeunes qui habitaient pourtant près de chez lui. Il les a fait passer pour des élèves du collège (ils l'étaient d'ailleurs).

Pour les adultes sans papiers, il suffisait que Cubel dise qu'il les connaissait pour qu'ils soient mis dans le bon groupe.

Un otage jeune, sans papiers, m'a raconté qu'il avait été mis dans le bon groupe car il était en pantoufles: il ne pouvait donc pas être un terroriste (Cubel ne s'en souvient pas).

Pour Monsieur Lee, le G.M.R. qui habite chez Monsieur Brunaud, il y a un problème. Voyant sa carte d'identité, le capitaine dit "Lee, vous anglais". Cubel intervient et Lee est mis dans le bon groupe.

Au moment du passage de Monsieur Château et de son fils, les deux pompiers que Cubel avait envoyé combattre l'incendie allumé par les SS à Maroux, Jean-Marie explique la situation au capitaine qui -à cette occasion a pu juger de la réelle bonne foi de l'interprète; Monsieur Château et son fils sont mis dans le bon groupe.

Mais à diverses reprises les deux blessés et surtout le soldat avec le casque ont affirmé que l'otage qui était en train d'être contrôlé avait participé à l'attaque. C'est ce qui s'est passé pour un Cochinchinois un peu impotent. Cubel a beaucoup insisté, expliquant que cet homme ne pouvait pas avoir participé à l'attaque. La réponse du capitaine a été catégorique "Mon bon Monsieur n'insistez pas, c'est mon affaire".

Après la fin des contrôles, un otage libéré signale à Cubel que Monsieur Beauvais, professeur d'éducation physique, a été placé dans le mauvais groupe. Cubel s'approche du capitaine qui est assez loin à l'extérieur de la cour, il lui désigne Monsieur Beauvais "c'est un voisin, je ne l'avais pas reconnu tout à l'heure." Le capitaine fait immédiatement libérer Monsieur Beauvais.

Cubel n'a rien pu faire pour des soldats du 1er Régiment de France (1er Régiment de France : seule unité autorisée par les Allemands après la dissolution de l'armée de l'armistice (27 novembre 1942)  en uniforme, la décision du capitaine était prise.

Le soir et pendant la nuit, les SS ont patrouillé en ville; d'après plusieurs témoins, certains ne sont pas en tenue de combat. .. des SS tout à fait calmes ont communiqué avec la population : à des personnes qui se trouvaient sur le pas de la porte ils demandent s'ils ont dîné... quelques mètres plus loin ils défoncent à coup de crosse les portes qui sont fermées ...

Une automitrailleuse est restée une grande partie de la nuit rue d'Orjon (au coin de la rue du Rabois). De temps en temps un SS émerge de la tourelle.

D'après une standardiste des PTT (Mademoiselle Bertrand), dès leur arrivée en ville le 9 Juin au matin, la Résistance avait neutralisé le standard qui était surveillé par un maquisard -: interdiction formelle de répondre.

Les SS ne sont pas rentrés à la poste. Le standard a répondu normalement après le départ des Allemands.

Au Petit Nice, vers 7 h 15, les otages qui ne sont pas dans le bon groupe et les soldats du 1cr Régiment de France sont embarqués dans deux camions.

Les SS se préparent à partir. Le capitaine fait signe à Cubel de s'approcher pour lui dire "dans une demi-heure vous quitterez les lieux". Il y a pas mal de véhicules allemands, leur départ se fait dans la confusion. Les otages ne respecteront pas cette dernière consigne du capitaine et partiront au bout d'une vingtaine de minutes.

C'est seulement en arrivant en ville que la plupart des otages apprendront l'effroyable tuerie de la veille.

Lorsque les quatorze ex-otages se sont retrouvés en 1986, leurs déclarations coïncidaient sur l'essentiel (un seul avait passé la nuit dans le garage). Cette nuit avait été très pénible pour tous. Ceux qui étaient à l'extérieur, la plupart étant en chemise, avaient eu froid. Parfois les récits des otages diffèrent pour certains détails, mais faut-il s'en étonner? : ils avaient obligatoirement fait des cauchemars et les dissociaient mal de la réalité.

Dans la matinée du 10 Juin, Monsieur Duplaix est prévenu que les SS ont occupé sa maison dont ils avaient enfoncé la porte. Pour pénétrer, les SS avaient décroché la jambe de force du portail pour faire riper la serrure.

Le garage n'étant pas fermé, ils y ont pris un pic qui leur a permis de forcer la porte de la maison. Les SS ne semblent pas être montés à l'étage. Certains ont dormi dans la chambre, dans le lit et par terre sur des édredons.

Sur la table de la salle à manger, il y a une dizaine de bols avec des résidus de sucre.

Comme dans toutes les maisons où ils sont rentrés, les SS ont pillé, emportant en l'occurrence plusieurs draps neufs, un poste radio et les couverts en argent (les écrins vides seront retrouvés dans une maison voisine chez Monsieur Brisse).

Les premiers SS entrés dans cette maison ayant menacé Madame Brisse de leurs armes pour se faire remettre ses bijoux, la famille, à l'exclusion de Monsieur Brisse, s'est cachée dans une grotte au fond du jardin.

Avec des œufs apportés par les Allemands, Monsieur Brisse a dû faire des omelettes pendant une grande partie de la nuit (ce qui explique le va-et-vient dans la rue du Petit Nice).

Tous ces SS étaient jeunes, ils étaient revêtus de la tenue de combat. Un des "convives" avait un véritable chapelet de montres bracelets volées sur chaque bras.

Certains SS se sont enivrés en buvant du Kummel (liqueur forte alsacienne), une dizaine seulement ont passé la nuit dans la maison.

Heureusement que les otages n'ont pas été fouillés, Monsieur Duplaix, quelques jours plus tard, a trouvé des balles cachées sous de la paille dans son garage.

Au début de l'après-midi, une voiture de la protection civile pénètre dans la cour de la clinique-de la Bonne Dame, en descendent un chirurgien de Châteauroux (le Docteur Chauveau) ainsi qu'un médecin.

 

Il s'était dit à Châteauroux qu'il y avait de nombreux blessés et que les chirurgiens d'Argenton étaient débordés. Munis d'Ausweis établis par la Kommandantur, ces médecins viennent pour les aider.

Ils racontent qu'avant d'aborder la grande descente sur Argenton, au carrefour de la route menant à Saint-Marcel (peu après la Grange-à-Mas actuelle), se trouve un détachement allemand assez important : un soldat est au milieu de la route, tenant le fusil au-dessus de la tête. Les Allemands contrôlent les identités des deux médecins et du chauffeur ainsi que les Ausweis.

Debout dans un véhicule de commandement, dans les champs sur le côté gauche de la route, un gradé explore à la jumelle les abords de la ville.

Quand les médecins regagneront Châteauroux (vers 17 heures), le détachement allemand n'est plus là.

Ni les ex-otages ni Cubel ne pensaient que les otages emmenés à Limoges seraient fusillés. L'attitude du capitaine permettait cet espoir. Mais quand cet officier arrivera à Limoges, le commandement de la "Das Reich" est en pleine effervescence: le major Kämpfe, un héros de la division (son supérieur hiérarchique), a été fait prisonnier par les résistants en revenant d'une opération à Guéret. Le commandement de la "Das Reich" tente de négocier sa libération...

Le 12 Juin ont lieu les obsèques des cinquante-quatre victimes d'Argenton. Partant de l'église Saint-Benoît et de la chapelle des sœurs du Sauveur (rue Ledru-Rollin), les cercueils sont disposés sur des fardiers et des carrioles tirées par des chevaux. De chaque côté marchent des hommes portant des fleurs. La population est consternée.

Le 24 Juin on a appris officiellement que les otages emmenés dont les deux jeunes  Thimonier et le jeune Montaigu ont été fusillés le 10 Juin vers 18 heures (le jour d'Oradour) dans une carrière à Gramagnat près de Malabre à la sortie nord de Limoges.

 

Ce drame avait fait soixante-sept victimes dont deux n'ont pas été identifiées.

 récit des faits par le Docteur Cotillon  dans son livre "Argenton 9 juin 1944, une tragique page d'histoire"