A STRUTHOF LE CAMP DES SUPPLICES MARS 1945

 

«Nous serons inhumains» avait dit Hitler. C'est au Struthof que cet article de son programme s'est pleinement réalisé. Ce qui distingue cet endroit de tous les lieux tragiques qui jalonnent quatre années d'occupation, tels Oradour, Tulle ou Saint-Genis-Laval, c'est qu'ici ces atrocités commises l'ont été non par esprit de représailles, mais à des fins dites scientifiques. Struthof était sans doute le laboratoire d'où devait sortir le surhomme, le Lohengrin qui traversait les rêves wagnériens d'Hitler. Les cobayes qu'on y utilisait étaient de préférence français.

C'est au-dessus du village de Rothau, sur la route qui va de Saint-Dié à Shirmeck, qu'est situé ce que les gens du pays appelaient «le camp des supplices». Imaginez, sous un ciel de plomb, un plateau fouetté par la neige et entouré de sapins. Un fossé, des fils de fer barbelés sur lesquels des projecteurs sont braqués, les tours d'angle où veillaient les mitrailleuses. Bref, tout l'appareil de la liberté confisquée. Mais ce n'était pas seulement la liberté des gens qu'on confisquait. Leur organisme aussi.

Torture scientifique

Des baraques vertes s'étagent dans le camp. Elles sont confortablement agencées et un délégué de la Croix-Rouge leur eût donné son approbation. Seulement, tout en bas du terrain, sur le côté qui surplombe la vallée il y en a une qu'on ne peut visiter sans frémir. Elle contenait les «services annexes» du camp de Struthof. Voici la chambre de désinfection avec sa machine à stériliser le linge. Dans un coin on voit un énorme tas de cheveux, auxquels adhérent encore des parties de cuir chevelu. On a scalpé ici des êtres humains et il est facile de deviner pourquoi: pour se livrer à des expériences de localisation cérébrale. On applique un (sic)électrode sur la partie dénudée du crâne du patient, mieux encore une patiente, car les femmes sont plus «excitables», et l'on peut vérifier à quel embranchement moteur correspond la partie du cerveau sollicitée. Une excitation produite par exemple à un certain endroit du temporal déclenchera des mouvements du pouce. Le professeur Hagen, de l'Université de Strasbourg, celle qui est repliée aujourd'hui en Allemagne, vous l'expliquerait mieux que moi. C'est lui qui présidait à ces expériences. Il était accompagné d'une assistante et de deux autres médecins, le docteur Letz et le docteur Ruhl.

 

Une petite chambre sans fenêtre avec des murs blanchis à la chaux. Rien n'indiquerait la somme de souffrances que ces murs ont connu si ce n'était cette imposte fermée d'un verre incassable. Il y a aussi ces trous percés dans la porte et qui ont le diamètre d'un canon de pistolet. Oui, c'est par là qu'on envoyait les gaz toxiques et le viseur servait à observer la réaction des sujets. Dans le couloir voisin, il y a un monte-charge  supérieur sur le four crématoire, lequel pouvait contenir sept corps à la fois et servait aussi à fournir de l'eau chaude au personnel spécialisé qui habitait cette baraque avec interdiction de se promener dans le camp.

A ce même étage se trouve la salle d'autopsie au milieu de laquelle se dresse une table de pierre zébrée de rainures pour l'écoulement du sang.

Il y avait les supplices qui servaient à «l'avancement de la science», c'est-à-dire à l'amélioration de la race allemande, et puis il y avait aussi les supplices gratuits. Voici la pièce où l'on suspendait les «punis» tantôt par les pieds, tantôt par les poignets, ceux-ci étant préalablement liés derrière le dos.

(Le support du texte original étant détérioré, le texte est coupé à certains endroits.)  envoyé spécial de guerre, James de Coquet