BERNARD EVEN RESISTANT

Un resistant

L'étudiant devenu résistant

Bernard Even est entré en résistance par patriotisme avec un certain romantisme.« Mon père était imprimeur à Metz. Au début de la guerre, il a loué une villa à Joigny (Yonne) parce que l'attitude du gouvernement et de l'armée française l'inquiétait. J'étais étudiant aux cours d'ingénieur aux arts et métiers, un de mes frères était affecté sur la ligne Maginot et l'autre dans la logistique militaire. » « Je cherchais ma voie mais je voulais emmerder les Allemands. Je me suis joint à des connaissances dans une cellule de résistants. Au début, il n'y avait pas d'organisation. De petits groupes travaillaient plus ou moins ensemble, via des connaissances communes. » « J'ai assisté à mes premiers parachutages, appris à me servir d'explosifs et monté un réseau avec un ami qui permettait de faire passer des aviateurs ou d'autres dans les doubles cloisons de péniches jusqu'en zone libre. » « Un jour, une connaissance de Paris me joint. Il s'agissait d'intimider un bistrotier collabo qui renseignait les Allemands. On a débarqué, croyant être couverts par un gendarme, mais ça ne s'est pas bien passé. Je me suis retrouvé à Fresne sous garde de la Gestapo. »

ses terribles souvenirs d'Auschwitz

Si les camps nazis ont accueilli juifs, tziganes et autres races jugées inférieures, certains s’y sont retrouvés pour résistance. Bernard Even en était. La silhouette est haute et légèrement voûtée. Le poids des expériences sans doute. A 90 ans, le Bressuirais Bernard Even en a connu de nombreuses. Dont certaines qui lui ont laissé des cicatrices tout aussi discrètes que le numéro qu'il a, tatoué sur l'avant-bras. Ce numéro, il ne le montre pas. Pas plus que les décorations que ses actes de résistance lui ont values. Ce n'est pas que Bernard Even se réfugie derrière ce genre de modestie dont on s'affuble avec orgueil. Cela tient plus du détachement. Derrière le regard bleu délavé, il doit parfois faire un effort pour se souvenir de l'enchaînement des épisodes qui l'ont conduit à Auschwitz-Birkenau, comme s'il s'agissait de simples souvenirs d'école. « Au bout d'un moment, on s'insensibilise, explique-t-il. Sinon, on ne tiendrait pas huit jours ». Alors quand il raconte la guerre et Auschwitz, c'est avec le détachement d'un témoin plus que l'implication d'un acteur. A peine s'il consent à raconter comment il est devenu résistant alors qu'il avait moins de 20 ans. Alors qu'il raconte son arrivée à Auschwitz, les larmes coulent de ses yeux. Mais sans qu'on puisse savoir si ce sont ces vieux yeux qui fatiguent ou des souvenirs qui percent son détachement.

" Ce jour-là, j'ai vu 1.000 ou 1.500 personnes disparaître "

« Quand nous sommes arrivés à Auschwitz-Birkenau, nous avions entendu des bruits sur l'élimination des juifs. On pouvait ne pas savoir. Cela semblait si extravagant et les nazis entretenaient le flou entre les camps de travail, le STO et la déportation des résistants. Et puis en arrivant, on était abrutis après avoir passé quatre jours à cent dans un wagon à bestiaux sans pouvoir même s'accroupir et en ayant bu qu'une fois grâce à la Croix-Rouge, dans une botte faute de récipient. » Pourtant, le jeune Bernard Even est du genre curieux à l'époque. Alors quand un camarade, qui veille à la lucarne du bâtiment de quarantaine, l'informe qu'un groupe d'hommes arrive avec ses valises, il musarde, les voit entrer nus sous les douches sans jamais en ressortir. « Les fours crématoires ont fonctionné. Ce jour-là, j'ai vu 1.000 ou 1.500 personnes disparaître. » Dans le groupe, un homme parle sept langues. Il écoute, recoupe et la vérité commence à se confirmer. « On est comme anesthésié. Les choses les plus horribles finissent par rendre insensible. » De cette époque, Bernard Even garde un scepticisme, mélangé de résignation. « Tout paraît médiocre, rien ne m'étonne plus et je vois toujours ce qui pourrait mal tourner. Il suffit d'une étincelle pour qu'une société bascule. Quelle différence y avait-il entre un paysan breton et un allemand ? »

 

Le résistant fait prisonnier

Tout s'est joué au moment du tri à Auschwitz pour Bernard. « Les Allemands triaient en fonction de leurs besoins. Quand ils ont demandé un soudeur autogène sur aluminium, j'ai levé la main. Les arts et métiers préparaient à un tas de choses. Je me suis retrouvé dans une usine à Flöha qui fabriquait des tuyauteries pour Messerchmitt sous l'autorité d'un meister plutôt humain. Les pièces étaient testées en pression et dépression mais pas aux vibrations. En se débrouillant bien, on pouvait cacher une soudure défaillante sous une belle soudure. Certains pilotes ont dû être surpris. Une fois, j'ai tenté une évasion. C'est le directeur de l'usine qui m'a évité la pendaison parce que j'étais son meilleur soudeur.

 

Le prisonnier enfin libéré

Capturé en 1944, Bernard Even ne sera pas resté trop longtemps prisonnier. « Je suis resté 5 mois à Flöha. Les Russes et les Américains avançaient et on ne savait pas qui arriverait en premier. Un jour, les SS nous ont évacués sous bonne escorte. Mais on tournait en rond, à raison de 25 km/jour, avec des semelles de bois à lanières aux pieds et une demi-boule de pain par jour. Ceux qui étaient à bout de souffle étaient simplement exécutés. » « Un jour, les SS nous ont abandonnés là. Nous étions une vingtaine. Nous avons marché pendant 10 jours vers les Américains, en vivant de rapines. Quand ils nous ont trouvés, nous étions pouilleux. Ils nous ont recouverts de DDT, douchés, donnés des vêtements civils et évacués. Un GMC transportant des camarades a d'ailleurs eu un accident et une dizaine sont morts. J'ai fini par prendre un train vers la France. Quand j'ai vu la gare de Metz, j'avais tellement peur de me faire contrôler sans billet que je ne suis pas descendu sur le quai. J'ai regagné l'imprimerie familiale où je suis tombé sur le responsable de production qui a éclaté en pleurs. » Les deux frères et les parents de Bernard Even ont survécu à la guerre. Plus tard, il épousera… la petite-nièce d'André Maginot. sources la nouvelle republique

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