DE NOTRE CORRESPONDANT DE GUERRE AVRIL 1945

l Le camp de Kleingladbach 

Il a été découvert il y a peu de jours, au moment où nos troupes avançaient à l'est de Pforzheim. Il y a des noms déjà fameux qui illustrent la barbarie germanique mais il semble que personne n'avait entendu jusqu'ici parler du camp de Kleingladbach. Il se cache au creux d'un vallon dans le Wurtemberg, et l'on y accède par un chemin de terre qui court à travers les seigles. Ce n'est point une de ses installations gigantesques auxquelles le parti nazi attribuait un effet exemplaire. Kleingladbach compte à peine une vingtaine de baraques, cernées d'un barbelé que dominent quatre modestes tours de guet. Point de fossés, de glacis, d'emplacements de mitrailleuses, de projecteurs pour parer aux évasions. L'arsenal de la répression est réduit au minimum dans ce camp qui a presque un air débonnaire à côté de tant d'autres. C'est en vain qu'on y on chercherait toute cette machinerie diabolique qui a fait la célébrité du Struthof. Ici on cultivait simplement la déchéance humaine.

Quand j'arrive à Kleingladbach le lendemain de sa découverte, la majorité de sa population qui était normalement de 1.600 internés a été évacuée par les soins de l'armée. Il ne reste plus que six cents prisonniers dont beaucoup sont intransportables sans des moyens appropriés. Le typhus règne dans le camp et, si cruel que cela puisse paraître, on ne peut pas mettre des malades contagieux et couverts de vermine dans des ambulances qui tout à l'heure transporteront les blessés du front. On n'en a donc affecté qu'un petit nombre à cette tâche et d'ailleurs, il faut le temps d'aménager un hôpital pour ces malheureux qui ne peuvent frayer avec personne. Aussi vont-ils continuer de vivre là quelques jours comme dans une léproserie.

C'est bien un îlot de maudits que l'on aborde. Les plus valides sont dehors et chauffent au soleil des membres décharnés et couverts de plaies qui émergent de leurs vêtements de bagnards. On ne peut mettre aucun âge sur ces visages où il semble que soit inscrite à jamais une immense lassitude de la vie. Il y avait de tout ici: des travailleurs en «répression», des déportés politiques et des otages. Toutes les nationalités sont représentées, unies dans la même souffrance et marquée du même air d'hébétude. Pourtant les Français -il y en avait une centaine et la plupart sont évacués- se reconnaissent encore. Ils sont un peu moins sales que les autres et l'on lit dans leurs yeux la volonté de ne pas abdiquer.

Pas de nourriture, pas d'eau pour se laver et à côté, un pourrissoir ouvert à tous les vents, il n'y avait plus besoin de rien inventer pour tuer les gens.

Qu'a-t-on fait à ces gens pour les réduire un tel état que leur vue est difficilement supportable et que -il faut bien l'écrire- même les moins atteints dégagent une affreuse odeur de décomposition? Eh bien! voilà où est le raffinement, on ne leur a rien fait. On ne les a même pas battus. On les a laissés croupir là, nourris d'une soupe d'eau claire et, de temps en temps, d'un petit morceau d'une viande immonde qu'on m'a montrée et qui donne la nausée rien qu'à la regarder. Quand les premières victimes de ce régime sont tombées, on a ouvert une vaste fosse à dix mètres du camp et on y a jeté leurs corps sans les recouvrir. Lorsque nos troupes sont arrivées, il y en avait 1.800 dans ce charnier. Pas de nourriture, pas d'eau pour se laver et à côté, un pourrissoir ouvert à tous les vents, il n'y avait plus besoin de rien inventer pour tuer les gens. Il n'y avait qu'à laisser faire la nature. Les organisateurs de cet enfer pourront comparaître la tête haute devant leurs juges: ils n'ont jamais brutalisé personne. Ils ne sont pas des tortionnaires.

Le service médical de la 1re armée, secondé par ces femmes admirables qui composent les équipes de «Liaison-Secours», se prodigue pour ces fantômes humains qui se sont obstinés à vivre. Leur premier soin est de les passer à la poudre insecticide car les poux, agents du typhus, grouillent littéralement sur eux. Les hommes qui tiennent sur leurs jambes se livrent avec volupté à cette douche. Ceux qui gisent sur un grabat dans leur baraque ne s'aperçoivent même pas de ce qu'on leur fait. Ils sont rongés par la phtisie et le typhus. Ce sont des morts en sursis. Six ont déjà été appelés la nuit dernière et il en mourra autant aujourd'hui. Hélas! le problème n'est pas de savoir combien vont s'éteindre dans les jours à venir, mais combien on en sauvera. J'ai vu les derniers morts raidis dans la fosse qu'on vient de leur ouvrir -car l'ancienne est comblée- et les plus malades, convulsés sur leur couche comme s'ils voulaient échapper à la main qui vient les happer. La différence entre les deux, ce n'est que cet ultime débat.

Par James de Coquet

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