GERHARD LEO EN FRANCE

La résistance de Gerhard Léo 

Gerhard Léo - Tous droits réservésJe commence par la nuit du 27 février 1933 à Rheinsberg, petite ville dans les environs de Berlin. Mon père était un avocat, il avait mené des procès contre les nazis notamment un procès contre Goebbels.

Goebbels avait prétendu dans un discours, en automne 1930, que le pied-bot dont il était affublé et qui était souvent ressorti par des caricaturistes disait « si les gens savaient l'origine héroïque de mon pied-bot, ils ne plaisanteraient pas là-dessus, en tant que patriote allemand, j'ai été arrêté par les troupes d'occupation françaises en Rhénanie et j'ai été torturé à Cologne en présence du général commandant la place ». Ça a été publié dans deux journaux Der Angriff et dans le Das Schwarze Korps, journal des SS. Le Gouvernement français s'est inquiété de cela. Le Général commandant la place de Cologne était déjà en retraite, mon père qui l'a bien connu par la suite, [était] un homme très cultivé, [qu']on ne voit pas du tout dans une cave de torture. Et ensemble avec un autre avocat qui était un ténor du barreau à Berlin à ce moment là, le professeur docteur Frey, mon père a mené un procès de diffamation contre Goebbels en réclamant comme c'est la coutume en France 1 franc de dommages et intérêts à Goebbels car l'honneur ne se mesure pas en argent. C'est mon père qui avait fait les recherches. Il avait trouvé une photo de Goebbels bébé nu sur la peau d'ours, c'était une photo caractéristique à ce moment là, avec un pied-bot. Il avait trouvé une photo de Goebbels comme écolier avec sa classe où il présentait son pied-bot. Il avait trouvé aussi les papiers militaires de Goebbels qui en 1914 a été réformé de l'armée allemande parce qu'il avait un pied-bot et à ce moment là, il fallait que les soldats marchent encore beaucoup. Donc c'est avec ces preuves là qu'il est allé dans le procès et la partie adverse, l'avocat de Goebbels, c'était d'ailleurs le docteur Franck qui était plus tard gouverneur général en Pologne, un des grands criminels de guerre a dit tout de suite, bon nous renonçons et ils ont publié tout cela dans les deux journaux, ils ont donné 1 franc de dommages intérêts au Général, le docteur Franck s'est avancé ensuite vers mon père et il a dit « maître Léo, ce jugement vous ne l'oublierez jamais et puis on vous le rappellera », et voilà donc les nazis en 1933 au pouvoir. Mon père disait bien « ils vont se venger ».

Le 27 février 1933, c'était une date vraiment fatidique, c'était la fin de la démocratie et de la république en Allemagne parce que les SA et les SS, c'étaient les gros bras du parti nazi, [...], étaient devenus d'un jour à l'autre police auxiliaire avec toutes les attributions de la police et bien davantage ils pouvaient arrêter n'importe qui, l'amener dans des prisons, dans leurs propres prisons, dans des caves de torture. Ils pouvaient tuer et tout cela c'était avec une impunité garantie. Et cette nuit là, dans la nuit du 27 au 28 février, il y a un camion rempli de SA qui s'est arrêté devant notre maison. Ils ont sauté par terre. Avec leurs mousquetons, ils ont enfoncé la porte, ils ont sorti mon père déjà ensanglanté pour le jeter sur le camion et l'amener vers un sort incertain. Moi, j'avais dix ans, j'ai vu tout cela un spectacle insupportable. C'est cette nuit là que je suis devenu antinazi, à dix ans, car le visage que j'avais vu du nazisme [...] était son visage véritable. C'est ce qu'il a fait en Allemagne et partout dans les pays qu'ils ont occupé, ne respectant aucune loi seulement leur dictature, leur répression, leur crime.

Mon père nous l'avons appris seulement des semaines après son arrestation, avait été interné dans un des premiers camps de concentration près de Berlin, Oranienburg [Brandebourg] à ce moment là, encore un petit camp incomparable au grand camp de Sachsenhausen qui a été établi en 1937. Après bien des malheurs là-bas, il avait des amis influents, il a été libéré provisoirement. Mais un procès était en préparation contre lui, Goebbels voulait refaire le procès pour prouver qu'il avait vraiment été torturé par les Français à Cologne. Et mon père disait, « moi je connais des juges allemands, je sais qu'ils donneront raison à Goebbels bien qu'il n'y ait aucune preuve ». On lui avait confisqué son passeport. Un avocat international qui allait partout faire son travail dans toute l'Europe !

Alors mes parents ont décidé de quitter l'Allemagne sans papiers. Et par des amis nous avons pu passer la frontière belge qui était déjà très gardée à ce moment là. Nous sommes venus nous fixer en France. Mon père a ouvert une petite librairie, rue Meslay, place de la République à Paris, la librairie LIFA, librairie Française et Allemande, où il essayait de vendre et de prêter surtout les premiers livres antinazis en langue allemande qui commençaient à paraître en Suisse, en Hollande et même à Paris. Et moi j'étais un de ses lecteurs les plus assidu bien que je ne payais absolument rien. Et le soir, il y avait des conférences dans notre petite librairie. C'était difficile pour les immigrés allemands [...] de louer des salles, ils n'avaient pas de soutien, ils n'avaient pas d'argent pour consommer dans les cafés. Alors j'ai entendu à douze ans, à treize ans, j'ai entendu des conférences de Anna Seghers, de Lion Feuchwanger, de Egon Erwingich [?], de Friedrich Wolf et d'autres et c'est dans cette atmosphère que j'ai grandi. J'ai milité chez les Faucons Rouges à Paris, cette organisation d'enfants et de jeunes du Parti Socialiste.

Avec tout ce passé, avec toutes ces expériences il aurait vraiment été étonnant que je ne tâche pas à m'engager dans la Résistance et j'étais décidé depuis le premier jour de l'arrivée de mes compatriotes en France de me joindre à la Résistance française.

Évidemment ça ne se fait pas si facilement, il faut avoir des entrées, il faut connaître quelqu'un. A partir de 1942, j'avais des relations étroites déjà avec le réseau T.A. (Travail Allemand) et en 1943, au mois de mai, mes camarades m'ont appelé à Toulouse. Et comme je parlais bien le français ils m'ont donné des papiers comme un jeune étudiant [en allemand] à Lyon, Gérard Laban, qui devait cesser ses études qu'il avait déjà fait pendant 2 ans là-bas, pour gagner de l'argent, Où peut-on gagner de l'argent ? Évidemment dans les institutions de l'armée allemande. Et j'ai réussi à devenir l'interprète principal de [la] TransportKommandantur de Toulouse, une Kommandantur importante qui régissait tout le transport de la Wehrmacht dans le sud-ouest de la France. Quand on connaît les transports d'une armée[...], on connaît aussi ses intentions et ses projets pour l'avenir en général. J'ai donc fait du renseignement, j'ai essayé de collecter le plus d'informations sur leurs systèmes et sur leurs stratégies des transports. Et puis j'avais évidemment une deuxième tâche de former un mouvement, un groupement d'antinazis au sein de la Kommandantur. Pour vous le dire tout de suite, je n'ai pas réussi à le faire. C'était très difficile.

Je voudrais quand même vous dire un mot sur l'état d'esprit des soldats, des sous-officiers, des officiers en France. Ils considéraient, en général, leur séjour en France comme des espèces de vacances du Front de l'Est. Tout le monde craignait d'être renvoyé ou envoyé sur le Front de l'Est, beaucoup venait de là-bas après avoir été blessé. Il n'y avait plus de certitude chez eux de gagner la guerre comme en 1940. Tous étaient très soucieux et puis il y avait les bombardements en Allemagne dans leurs familles. Mais ce qui les préoccupaient particulièrement, c'était la connaissance des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité surtout en Pologne et en Russie. Après 1945 beaucoup d'allemands et surtout des héros, les militaires aussi ont dit « mais on ne se savaient rien nous, on ne connaissait pas » mais je peux vous certifier que les allemands avec qui j'ai parlé en 1943 là-bas, en été, en automne, en hiver, ils connaissaient, ils savaient ce qui se passait en Russie et en Pologne. Ils avaient vu eux-mêmes les massacres de civils par centaine, par milliers, d'autres leur en avaient parlé et ça les hantaient. Et moi, je pensais que c'était quand même une occasion de leur dire, de pouvoir leur dire « à un certain moment mais il faut que vous vous détachiez de ce gouvernement criminel, que vous renversiez Hitler, que vous rejoigniez la résistance le plus tôt possible, que vous ne participiez plus aux crimes de guerre ». [...] J'avais des sympathies parmi eux mais leur raisonnement était tout à fait différent. J'ai entendu plus d'une fois « après tout ce que nous avons fait en Pologne et en Russie, si nous perdons la guerre et si les alliés faisaient la même chose avec nous, il n'y aura plus de peuple allemand donc on ne peut plus perdre la guerre ». C'était la situation à ce moment là. Et pour vous dire, combien les criminels nazis avaient réussi à tirer dans leur camp des gens comme mes interlocuteurs, qui au fond étaient des gens honnêtes et qui étaient révoltés par ce qu'ils avaient vu, entendu des crimes de guerre dans les pays de l'Est.

J'ai quand même tenu 10 mois dans cette position, qui était une position très difficile. Et puis faut dire que moi je n'étais pas toujours aussi prudent qu'il fallait l'être. J'avais 19 et 20 ans et puis je voulais aller de l'avant, je me rendais très bien compte que c'était les derniers mois de la guerre en France, la dernière année du moins.

J'ai été arrêté par l'Abwehr (Service Secret de la Wehrmacht) fin février 1944 à Castres dans le Tarn lorsque j'essayais de recruter pour nous un sous-officier de la Wehrmacht dans cette unité du Tarn. J'avais un tract sur moi et puis mon interlocuteur m'avait vendu. Il n'y avait pas beaucoup de chance d'échapper, j'ai été accusé par le Kriegswehrmachtgericht le tribunal militaire allemand de Toulouse qui siégeait dans le Capitole, dans la même salle siégeait la justice de paix à Toulouse. En tant de paix, j'étais accusé d'abord [de] refus de servir dans l'armée allemande, j'aurais dû me présenter aux unités allemandes en disant « bien voilà est-ce que je peux m'intégrer dans votre armée » ce que je n'ai pas fait évidemment. Ensuite [de] désagrégation systématique du moral de l'armée allemande et troisièmement [de] haute trahison puisque j'appartenais à un réseau qui avait pour objectif le renversement du gouvernement nazi et [de] terminer la guerre. Je suis passé devant le conseil de guerre le 03 mai 1944 mais le tribunal n'a pas émis un jugement à ce moment là pour plusieurs raisons : La raison principale, c'était l'avis du général qui présidait les juges, [il] disait [que] « les crimes de cet homme sont si abominables qu'on ne veut pas le faire juger par un tribunal régional, il faut au moins qu'il soit juger par le haut tribunal de la Wehrmacht à Paris sinon par le Tribunal du Peuple ». ( [ce] terrible [...] tribunal à Berlin). Et on a donc remis à plus tard le procès, le 1er juin 1944, quelques jours avant le débarquement si vous vous rappelez. Cinq feldgendarmes m'ont amené enchaîné dans un compartiment spécial du rapide Toulouse vers Paris pour être livré à la prison de Fresnes et comparaître là, devant le tribunal suprême de la Wehrmacht à Paris, 2 ou 3 jours plus tard. C'était donc quelques jours avant le débarquement, les partisans étaient partout actifs dans toute la France, surtout en interrompant les voies de chemin de fer pour couper la voie si c'était possible, aux renforts allemands qui allaient arriver en Normandie. Et le train dans lequel j'étais transporté s'est arrêté en gare d'Alassac, toute petite gare en Corrèze. [...] (le rapide Toulouse/Paris s'arrête toujours à cette gare). [...] Le chef de gare s'est adressé aux voyageurs en leur disant « le train ne peut pas aller plus loin. [...] A Estivaux, 4 kms plus loin, les rails ont sauté par un acte de sabotage. Descendez tous », alors tous descendaient et je restais seul avec mes 5 feldgendarmes dans le train.

La nuit tombée on entendait un combat dans la ville d'Alassac. C'était mes camarades F.T.P. [Francs Tireurs et Partisans] qui attaquaient la gendarmerie pour leur prendre les armes, question de routine là-bas. Et le chef de gare qui faisait parti de la résistance a pris son vélo, il est allé les voir, il a dit « mais il faudrait que vous alliez à la gare, il y a un train immobilisé et il y a un compartiment avec des feldgendarmes, ils avaient leur plaque qui était attachée au cou et les français savaient que c'était des feldgendarmes et j'ai l'impression qu'il y a un prisonnier avec eux ». Alors ils sont arrivés. Ils ont attaqué au petit matin. Ils ont mis les feldgendarmes en fuite. J'ai eu beaucoup de chance, le chef des feldgendarmes me dit dès que les coup de feu commençaient,[...], parce que moi je souriais à ce moment là, plein d'espoir, il disait « ne vous faite aucun espoir, avant que nous ont doit sortir d'ici, on vous loge une balle dans la tête ». Et c'est ce qu'il a fait, il a sauté un certain moment, ils ont sauté sur le ballaste et à contre voie. Il a dirigé son pistolet vers moi et j'ai senti le coup. J'ai pensé c'est terminé, puis en même temps j'ai pensé puisque je pense que c'est terminé je dois vivre encore. En effet, la balle avait effleuré seulement l'oreille. A la tête ça saigne [toujours beaucoup]. Mais au fond, je n'avais rien, j'avais une égratignure et les partisans sont arrivés.

Ils m'ont mené chez le forgeron du village qui existe aujourd'hui encore, je suis en rapport avec lui, qui a mis mes mains sur l'enclume et qui a cassé la chaîne avec un coup de marteau. Et ils avaient trouvé, dans leur précipitation les feldgendarmes avaient oublié une sacoche en cuir dans le compartiment, où il y avait une partie de mon dossier, une caractéristique surtout avec l'énumération de mes crimes et puis ce qu'ils pensaient de moi. Ils ne pensaient pas [du] bien de moi les juges militaires allemands. Alors ils avaient un Alsacien avec eux qui leur a traduit ça. Ils ont vu que j'étais un antinazis allemand.

Ils m'ont offert d'être intégré dans leur unité la 305ème Compagnie des Francs Tireurs et Partisans [F.T.P.] de la Corrèze, 3ème Région Militaire. J'ai reçu ma première mitraillette encore sur le quai de la gare. J'ai suivi leur combat surtout contre la Division SS « Das Reich » qui, par le Limousin, essayait de gagner par la route, la voie de chemin fer leur était absolument interdite par notre activité, [...] la Normandie. Et nos combats n'ont pas pu les arrêter bien sûr, mais nous leur avons fait perdre 4 journées et demie dans leur marche vers le front de la Normandie. Et le Général Eisenhower était d'avis en tout cas que ces 4 jours et demi étaient peut-être décisifs pour la réussite de la première vague d'assaut des libérateurs alliés pour la France. J'ai donc combattu dans les Forces Françaises de l'Intérieur, puis [dans] l'Armée Française jusqu'à la fin de la guerre. [...] J'avais un engagement, j'avais fait un engagement jusqu'à la fin de la guerre.

Et je suis rentré dans mon pays le plus tôt possible pour essayer d'aider à la reconstruction d'une Allemagne, où ce que nous avons vécu ne serait plus jamais possible, avec une certaine idée de la France que l'on peut avoir seulement que si l'on a vécu longtemps dans ce pays, si l'on connaît bien sa culture, son histoire et si l'on a lutté ensemble avec les Français pour leur liberté.

TIré de centre régional

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