RAVENSBRUCK

Ravensbruck

 

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RAVENSBRUCK, au Nord de l’Allemagne, près de la petite ville de FURSTENBERG, est le principal camp de concentration de femmes. Geneviève DE GAULLE, Germaine TILLION et 10 000 françaises environ, y furent déportées et 7 à 8 000 y moururent (des femmes ont été déportées ailleurs, dans les camps ou les kommandos de Buchenwald, Flossenbürg, Mauthausen, Sachsenhausen. Des femmes sont mortes par milliers à Bergen-Belsen, mais surtout à Auschwitz, Tréblinka, Chelmno, Belzec)

. RAVENSBRUCK : une dune de sable si désolée que les pins chétifs ne peuvent atténuer l’âpreté du vent. Une région si froide qu’on l’a appelée « la petite Sibérie Mecklembourgeoise ». Au pied de la dune, côté sud, s’étend un marais où s’établira progressivement le camp, un marais tel qu’un des blocks construits s’y enfonce lentement dans le sous-sol humide et qu’un autre block doit se contenter d’une toiture en toile de tente pour alléger la construction. Dans cet endroit en contrebas, les canalisations insuffisantes du camp font l’hiver une patinoire nauséabonde...

RAVENSBRUCK, un camp construit au début de 1939 pour y regrouper des femmes allemandes : une minorité de droits communs et « d’asociales » (prostituées, voleuses, criminelles). Les autres sont là pour leur religion (Juives, Témoins de Jéhovah), pour leur nationalité (Polonaises, Tchèques, Russes), pour raisons politiques (les Françaises en particulier).

RAVENSBRUCK est, comme les autres camps de concentration, un lieu de punition, de « rééducation par le travail », de travaux forcés pour satisfaire les besoins de l’Allemagne, mais surtout pour avilir, frapper, effrayer la population et empêcher par la simple terreur qu’il engendre, toute velléité de résistance.

Un peu plus tard, les camps de concentration seront été l’instrument de l’idéologie nazie : un moyen de séparer la classe des seigneurs de la classe des esclaves. Hitler déclarait, lors d’une réunion à Munich en 1932 : « Le même droit ne vaut pas pour tous (...). C’est pourquoi je ne consentirai jamais à d’autres peuples les mêmes droits qu’au peuple allemand. Il est de notre devoir de soumettre les autres peuples. Le Peuple allemand est élu pour devenir la nouvelle classe des seigneurs dans le monde (...). Je veux vous dire, mes camarades, ce que sera l’ordre social futur : il y aura une classe de seigneurs, une classe devenue historique, triée par la lutte parmi les éléments les plus divers ; il y aura la foule des membres du parti, organisée hiérarchiquement ; ils constitueront la classe moyenne ; et il y aura la grande masse des anonymes, la collectivité des serviteurs, les éternels mineurs (...). Plus bas, il y aura cependant encore la classe soumise des races étrangères, nommons-la tranquillement la classe moderne des esclaves ».

C’est dans cet esprit qu’ont été conçus les camps de concentration, pour les étrangers (la race des esclaves) et pour les Allemands accusés de polluer la race allemande par leurs idées opposées à celles d’Hitler, ou par les comportements dits « anormaux » : des relations sexuelles avec un juif ou un étranger par exemple.

L’odeur du tombeau

Dans les camps de concentration, un détenu n’est pas un être humain mais un numéro, une machine à travailler, une bête, un objet. « Tous ceux, hommes et femmes, qui eurent le malheur de connaître un camp de concentration, exprimèrent plus tard la perception brutale et immédiate de ce qui les attendait : quelque chose que l’on recevait en pleine gueule, aussi évident que la « devinance » de la mort qui fait hurler les bêtes que l’on va tuer ». « Portes du wagon qui s’ouvrent : "Raus, Raus, Zu fünf". Sortez, sortez, par cinq. Sauts, Chutes. Corps qu’on enjambe. Nous sommes entourées, frappées, bousculées. Des cris, des appels. Brouhaha indescriptible. Et la colonne s’ébranle à la tombée de la nuit. Bruits sinistres des pas. Silence. Arrêt. La porte : "ici, le travail ou la mort, le reste n’est que cadeau". Au-dessus, des barbelés. Projecteurs. Femmes S.S. avec leur chien en laisse » se souvient Suzanne MAHE dans « Raconte Camarade » Première opération : ôter aux femmes qui arrivent tout ce qui fait leur personnalité : leurs vêtements, voire leurs cheveux et les poils du pubis. « Oui, tous arrachés nos vêtements avec la rapidité de l’éclair. Pour beaucoup, les cheveux se rasent. Mains en avant. Nues. Poussées. A la volée, les robes rayées des bagnardes, qui sait peut-être des mortes de la dernière fournée, chemise, culotte de grosse toile, sinon pour les dernières de pauvres robes d’été. Non, impossible de raconter car violence qui vous gifle, vous éclabousse le corps de partout, veut vous pénétrer, vous ronger, vous saigner, vous détruire. Des instants de stupeur ! Que font ces colonnes le soir à la nuit qui tombe : robes rayées, fichus sur les crânes dénudés, pioche, pelle, râteau sur l’épaule et qu’on oblige à chanter en allemand : Halli ! Hallo ! La réalité dépasse l’imaginaire. L’enfer » dit encore Suzanne Mahé .

Le triangle rouge de Mme Huard

 Première chose que l’on apprend aux Déportées :réciter leur numéro à la moindre réquisition. Et 57 852, le numéro de Germaine Huard se dit : siebenundfünfzigtausendachthundertzweiundfünfzig.

L’appel, quatre fois par jour, est un véritable supplice. « Le premier a lieu dès 3 h 45 le matin. Il peut durer une heure et demi ou plus, pour peu qu’une femme n’entende pas son numéro ou qu’elle soit morte entre temps », pour peu, tout simplement, que les Nazis souhaitent prolonger la punition. « Nos pieds nus commencent à nous faire mal. Je passe d’une jambe à l’autre repliant mes orteils engourdis. Cette torture se répétera tous les jours, qu’il pleuve ou que brille un soleil de plomb, qu’il neige ou qu’un vent d’hiver souffle en tempête ». En août 1939, les détenues doivent rester debout toute une nuit jusqu’à ce que la gitane Weiss, qui s’était évadée, soit reprise.

L’extermination par le travail

L’année 1942 marque un tournant dans la vie des camps : « la garde des détenus pour les seules raisons de sécurité, de redressement ou de prévention, n’est plus au premier plan : il faut maintenant mobiliser la main-d’œuvre des détenus pour les tâches de la guerre » dit un rapport du 30 avril 1942. C’est ce que THIERACK, ministre de la justice nazie appellera « Vernichtung durch Arbeit » : l’extermination par le travail.

Chaque prisonnière doit fournir 12 heures de travail quotidien. Des « Kommandos » sont affectés à divers chantiers internes (cuisine, peinture, buanderie, fabrication des robes d’uniformes, culture des rutabagas) ou à des ateliers industriels. Dans le camp de Ravensbrück lui-même, on trouve une cité manufacturière économiquement indépendante du camp. A côté du camp, fonctionnent l’usine SIEMENS et la TEXLED (fabrication de textile et de cuir). Mais, si nécessaire, des femmes sont expédiées, sur commande, dans toute l’Allemagne. « Pour le prix convenu, le commerçant ou l’industriel recevait les 500 ou 1000 femmes demandées, ainsi que les gardiennes, armées de gourdins et de chiens dressés, capables de faire travailler 12 heures par jour des femmes épuisées et pas nourries, jusqu’à ce qu’elles en meurent. Elles étaient alors remplacées par d’autres, sans supplément de dépenses pour l’employeur ». Les secrétaires travaillant au « service du travail » ont compté 55 usines ou ateliers auxquels Ravensbrück a envoyé des prisonnières.

Quelques femmes sont admises à l’infirmerie (Revier), avec les risques que cela comporte, ou employées à l’intérieur du camp. D’autres enfin effectuent un travail de nuit. Les dernières, appelées Verfügbaren (disponibles), servent de réservoir de main-d’œuvre en cas de besoin et sont affectées à des travaux de terrassement. N’importe quoi. Par exemple : « Nous faisons une route. Il faut niveler le sol avec nos pelles et nos pioches, empierrer et passer un rouleau compresseur si lourd qu’il faut 30 femmes pour le tirer » raconte Germaine HUARD. Ailleurs, ce sont des travaux totalement inutiles : « Nous avions des bêches de terrassiers, de celles qu’emploient les hommes. Il nous fallait remplir de sable des wagonnets et les pousser ensuite vers le marais à combler. Quelques temps après, on nous fit recreuser pour enlever le sable que nous avions mis ».

Oswald POHL, chef de l’office central économique des SS, écrit à HIMMLER (grand responsable des camps), « le commandant du camp est seul responsable du travail effectué par les détenus, ce travail doit être, au vrai sens du mot, EPUISANT, pour qu’on puisse atteindre le maximum de rendement. Le temps de travail n’est pas limité, la durée dépend de l’organisation du travail dans le camp. Tout ce qui pourrait abréger la durée du travail (temps de repas, appels) doit être réduit au strict minimum. Les déplacements et les pauses du midi, de quelque durée que ce soit, ayant pour seul but le repas, sont interdits ». L’esclavage moderne...

Le pain en cinq ou en dix

La faim est un bon moyen de brimade : le matin, un ersatz de café, liquide noirâtre mais chaud que l’on distribue vers 2 heures du matin. A midi, une louche de soupe aux rutabagas. Le soir, une ration de pain avec un carré de margarine grand comme un sucre : au début « le pain en cinq » (soit moins de 200 grammes), plus tard, ce fut le pain en dix, voire la privation de pain pour celles qui sont punies du « bunker ». La ration « normale » représente au maximum 60% des besoins journaliers, ce qui explique le physique de « morts-vivants » que l’on connaît aux Déportés. Quant aux femmes les plus faibles, envoyées pour extermination au petit camp d’Uckermark, leur ration de pain était divisée par deux.

Pour tout logement, les femmes n’ont que des échafaudages de planches, sur trois niveaux, mesurant 0,65 m de large sur 1,80 de long. Dans ces cases étroites, les femmes doivent se serrer à deux, au début, puis vers la fin, jusqu’à 4 ou 5, si serrées que celle qui se lève la nuit pour aller aux toilettes, ne retrouve plus de place en arrivant. Les « lits » sont « garnis » de paillasses remplies de sciure de bois, de « vagues sacs en papier infestés de poux et d’une saleté repoussante » et, pour toute protection, une mince couverture de laine.

Les enfants noyés comme des petits chats

Les femmes de Ravensbrück sont niées en tant que femmes : dès leur arrivée au camp, elles n’ont plus « leurs règles » normalement. Cette interruption brutale de leur cycle menstruel ne peut pas être due, pas encore, à la fatigue et à la misère. « Il y avait vraisemblablement un produit versé dans le café du matin, qui nous laissait prostrées ou au contraire hyper-excitées et avec des bourdonnements d’oreilles ». Une sorte de castration chimique.

Jusqu’en 1944, quand une femme arrive enceinte au camp, les services du Revier (infirmerie) provoquent l’avortement. Quand l’enfant naît vivant, il est noyé dans un seau devant sa mère, comme un petit chat et, étant donné la résistance d’un nouveau-né à l’asphyxie de l’eau, l’agonie du bébé peut durer une demi-heure

. A partir d’octobre 1944, les bébés ne seront plus tués, ils finiront par mourir de misère physiologique, ou seront gazés avec leur mère (comme en mars 1945). Sur les 863 enfants nés à Ravensbrück, seuls ont survécu les bébés nés dans les derniers mois. Parmi eux, trois Français sauvés par la Croix-Rouge Suédoise : les enfants ont été cachés par leur mère sous une bâche. Ils sont si faibles qu’ils n’ont même pas crié.

La volonté des SS est plus radicale encore : HIMMLER soutient toutes les expériences pouvant mener à la stérilisation massive des Juives, comme le précise une note d’un certain Rudolf Brandt le 8 juillet 1942.

La vivisection est pratiquée à Ravensbrück sur celles que les autorités du camp appellent des « lapins de laboratoire » : 74 très jeunes femmes servent pour les expérimentations du Professeur Karl GEBHARDT, un chirurgien de renommée internationale, patron d’une luxueuse clinique réservée aux grands du régime. Le cher professeur inocule le bacille de la gangrène à ces femmes. Malades elles sont « soignées » par chirurgie des muscles et par chirurgie des os. Le but n’est pas de trouver un traitement, mais de montrer que les sulfamides sont impuissantes dans le traitement de certaines infections. Les femmes qui survivront à ces traitements resteront mutilées à vie. En février 1945, à l’appel du matin, les autorités nazies font rechercher les « lapins » survivants : ils ne doivent pas quitter le block 24. « Pour nous, il n’y avait pas de doute qu’il s’agissait d’une exécution massive en perspective. Nos camarades russes de l’Armée Rouge, habitant le même block et travaillant comme monteurs, décidèrent de couper l’électricité dans le camp pour retarder l’appel du matin qui ne pouvait avoir lieu dans l’obscurité. Dès l’arrivée du jour, une colonne de Verfügbaren se trouvant à proximité du block 24, et la colonne des bidons de café (50 Russes), se sont ruées sur les habitantes du block 24 rangées pour l’appel, afin de semer le désordre et de permettre aux « lapins » de se sauver. Grâce à cela, les « lapins » furent cachés très vite dans d’autres blocks ». A quatre reprises, jusqu’à la Libération, les SS organiseront des appels-surprise pour retrouver les « lapins ». A la dernière minute, des camarades d’autres blocks iront « poser » à leur place. Tout le camp connaît le drame des « lapins », elles ne seront jamais été dénoncées. Les coups pleuvent, à Ravensbrück, sans justification. Cela fait partie de la terreur. « Il y avait le gros Pflaum, type même de la brute, tapant comme un sourd sur toutes les femmes qui passaient à sa portée. Il bondissait la tête en avant comme un joueur de rugby, dans un groupe de misérables créatures paralysées par la terreur ; il les jetait par terre, les piétinait, les traînait par les cheveux. Les derniers mois c’était un spectacle presque quotidien » raconte Germaine TILLION qui l’a vu, de ses yeux.

« Il y avait aussi un gros Bavarois alcoolique à cou de taureau, qui assommait quotidiennement une trentaine de femmes dans son atelier de couture. Dès qu’il arrivait, il bondissait sur une table au milieu de l’atelier et là, penché en avant, promenait son regard sur les quelques centaines de malheureuses qu’il savait à sa merci. Et c’est absolument au hasard qu’il se ruait sur la première venue et la rouait de coups.

Et il recommençait plusieurs fois par jour. Parmi les innombrables femmes qu’il a battues, plusieurs sont mortes sous ses coups ».

Une femme, Dorothea BINZ, se promène lentement dans les rangs des détenues, pendant l’appel, sa cravache derrière le dos, cherchant la femme la plus faible ou la plus effrayée pour la rouer de coups. La punition classique à Ravensbrück est « la schlague » : 25 coups de bâton, parfois 50, ou 75. Un jour, après l’une de ces bastonnades (presque toujours mortelles à plus de 50 coups), « la victime était à demi-nue, couchée face contre terre, apparemment sans connaissance et couverte de sang depuis les chevilles jusqu’à la taille. BINZ la regardait et, sans mot dire, vint se mettre debout sur les mollets sanglants, les deux talons sur l’un et les deux pointes sur l’autre et là, elle se balançait d’avant en arrière, faisant porter le poids de son corps tantôt sur la pointe des pieds, tantôt sur les talons. Au bout d’un moment, BINZ partit, les deux bottes barbouillées de sang ».

Un cadavre, ça peut servir

Pour les nazis, les « races inférieures » sont ravalées au rang d’objets. Il y a tant de travail dans le camp que les corps restent souvent quelques jours par terre, dans les lavabos : « à force de s’entasser, ils nous gênaient pour faire notre toilette. L’autre nuit, j’ai eu si soif que je suis allée boire aux lavabos. Les rats qui rongeaient les nez et oreilles se sont dispersés dans une bruyante déroute » raconte Béatrix de Toulouse Lautrec dans son livre « la Victoire en pleurant ». Morts, les Déportés ne sont pas plus respectés que vivants : c’est avec un long crochet qu’ils sont traînés jusqu’au Krematorium.....une fois récupéré ce qui peut servir : « l’utilisation rationnelle des cadavres (dents en or, vêtements, objets de valeur), rapportait entre 200 et plusieurs milliers de marks » écrit Eugène KOGON dans « Chambres à gaz, secret d’Etat ».

Le revier (infirmerie)

Dans le système concentrationnaire, tout est bon pour faire peur et avilir : y compris le service médical (le Revier, comme on disait). Jusqu’à l’été 1943, le camp de Ravensbrück ne possède pas de Revier mais une simple infirmerie pour quelques interventions chirurgicales fantaisistes. Seules pratiques : la mort par piqûre pour les malades graves, et la noyade des enfants nouveaux-nés. C’est le Docteur ROSENTHAL qui officie, avec l’aide d’une prisonnière, Gerda QUERNHEIM. La mort des détenues constitue pour eux source d’enrichissement avec le vol et le trafic des dents en or. En octobre 1943, un service médical est organisé au camp et de réels soins sont donnés pendant un certain temps. Les médecins s’intéressent à leurs malades mais, sauf un, le Dr LUKAS, ne s’opposent pas à ce qu’on enlève des femmes de l’infirmerie pour les exécuter (transports « noirs », gazages, empoisonnements).

C’est au Revier aussi qu’exerce le Dr GEBHARDT pour ses expériences sur les « lapins ». Il serait donc faux de croire que le Revier est un lieu de repos et de soins.

Le danger de la solitude

Face à tant d’atrocités, qui pourrait tenir le coup ? 25 % des Françaises Déportées, tout en portant le Triangle Rouge (politiques), étaient internées pour des crimes de Droit Commun (ce qui exaspérait quelques « vraies » politiques) mais malgré quelques discordances, la Résistance donnait le ton dans tous les blocks français et l’appui amical s’avérait solide.

Sans solidarité, la solitude morale, l’abandon de soi menaient à la déchéance complète : « ayant de loin dépassé ce qu’on appelle la maigreur et près d’atteindre le degré irréversible de la dénutrition, ne se lavant plus, ne cherchant plus ses poux, vêtue de loques invraisemblables, couverte de plaies jamais soignées et de gale infectée, la pauvre créature se jetait à plat ventre dans la boue pour lécher une gamelle de soupe renversée. Sans camarades, sans espoir, mue seulement par la faim et la peur, chacun de ses jours d’existence était un défi à tout ce qu’on croyait savoir sur l’hygiène et la nature » raconte la sociologue Germaine TILLION, qui a vu pourtant d’atroces famines en Afrique sans que les victimes en arrivent à ce degré extrême.

« C’est pourquoi il y a lieu d’avoir peur lorsqu’on voit partout disloquer les générations et casser à tort et à travers les sociétés humaines » ajoute-t-elle.Plus profonde que les souffrances physiques, c’est à la dégradation morale, généralisée, organisée, massive, que menait le système idéologique nazi.

L’extermination

Le froid, la faim, les coups, le travail épuisant : tout cela peut expliquer ce que les Nazis appelaient les « morts naturelles », si tant est qu’il soit naturel de mourir de faim. Mais la mort, à Ravensbrück, comme ailleurs, est scientifiquement organisée. Un responsable allemand n’écrit-il pas, en octobre 1944, que la « mortalité à Ravensbrück était insuffisante et qu’elle devait atteindre 2 000 morts par mois, avec effet rétroactif de 6 mois » ? On arrive à la troisième destination des camps de concentration. D’abord camps pour les indésirables (races « inférieures », adversaires politiques, asociaux, etc...), ils deviennent camps d’extermination par le travail « le travail doit être épuisant » et enfin camps d’extermination systématique. (Si Auschwitz, Treblinka, Mauthausen et d’autres, ont toujours été des camps destinés à l’extermination rapide, peu à peu, tous les camps accomplissent cette sinistre fonction)

« Les routines de meurtres variaient selon le nombre de gens à tuer chaque jour. Quand les exécutions quotidiennes se chiffraient par dizaines, la SS trouva économique d’utiliser la mitraillette. Au-delà de 100 personnes par jour, on construisit une chambre à gaz, c’est du moins ce qui arriva à Ravensbrück à partir de janvier 1945 » dit Germaine TILLION.

Les prisonnières de Ravensbrück ont appelé « transports noirs » les destructions périodiques de « matériel humain » qu’un travail excessif, la famine et le désespoir ont ensemble consommé, consumé. Les « déchets humains » sont sélectionnés lors des appels ou dans les blocks ou à l’infirmerie. Malheur aux femmes blessées, malades, aux jambes enflées ou à la tête folle, malheur à celles qui ont la malchance d’être « trop vieilles » ou simplement d’être de trop dans le camp. « Nous savions qu’elles partaient pour un convoi sans retour, non seulement parce que la sélection était faite par le personnel médical, mais surtout parce que les vêtements revenaient quelques jours plus tard »...parfois avec un message caché dans l’ourlet.

La mort peut revêtir de multiples formes : « somnifères » de Schwester Martha en janvier 1945 : un sommeil éternel ; mort sous les coups ; mort au revolver ; asphyxie dans un wagon de chemin de fer stationné derrière les ateliers Siemens à Ravensbrück ; mort par épuisement dans l’annexe d’Uckermark (demi-ration de nourriture, les femmes restent 5 à 6 heures debout, dehors, nues sous une robe de coton, sans sabots, dans la neige et le vent de janvier 1945 : 50 femmes meurent ainsi par jour, soit 1 500 par mois). ...Morts « naturelles », économie de gaz asphyxiant. Bien sûr, il y a une chambre à gaz à Ravensbrück, et même deux, ce qu’ont reconnu les accusés du Procès de Nuremberg. Le gazage le plus important numériquement a lieu le 30 mars 1945. « Les victimes avaient tenté de lutter, neuf s’étaient cachées, et avaient été reprises au cours d’une chasse dramatique, puis les SS avaient enfermé les malheureuses dans un cachot et, selon l’usage, les avaient fait déshabiller : il ne fallait pas risquer de brûler des loques sordides qui pouvaient encore servir. Pour les faire monter dans les camions, ils leur avaient tendu des morceaux de pain, qu’ils leur avaient repris ensuite : le pain aussi pouvait resservir ». Ce jour là, 350 femmes sont supprimées. A la porte du camp, la voiture de la Croix Rouge internationale attend de rencontrer le commandant du camp : il est occupé.....

Il arrive que des femmes bougent encore : elles sont achevées à coups de pelle. Les corps des mortes sont ensuite brûlés au four crématoire ou, quand il y en a trop grand nombre, brûlés au lance-flammes dans un champ ou jetés dans un charnier. Germaine HUARD, arrêtée le 13 mai 1944 a la chance, lors de la « marche de la mort » d’être reconnue par un prisonnier de guerre, Castelbriantais, M. LEPLAN, qui la sauve de la mort.. Elle reviendra en mai 1945. Berthe BESNARD, arrêtée le 24 décembre 1943, reviendra aussi. Angèle MISERIAUX sera gazée en janvier 1945 http://www.chateaubriant.org/548-Livre-Germaine-Huard-Ravensbruck

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