L’assassinat politique de Jean Zay par la Milice

Les faits

Le 20 juin 1944, trois miliciens se présentent à 8 h 30 à la maison d’arrêt de Riom. Ils présentent au directeur de la prison un ordre d’André Baillet, directeur général de l’administration pénitentiaire au ministère de l’intérieur, qui lui-même avait reçu quatre jours plus tôt une consigne écrite de Lucien Raymond-Clémoz, directeur de cabinet de Joseph Darnand, secrétaire d’État à l’intérieur. L’ordre consiste à emmener Jean Zay, prisonnier à Riom depuis 1940, enfermé dans le quartier spécial – la cellule des condamnés à mort –, et à le transférer à la prison de Melun en région parisienne. Ces trois miliciens, Cordier, Henri Millou et Charles Develle sont venus de Vichy, sur ordre de Jocelyn Maret, l’adjoint d’André Baillet. Précisons que Henri Carbonnier, directeur régional de l’administration pénitentiaire de Clermont-Ferrand, a fait le déplacement et que Millou est l’adjoint de Marcel Gombert, chef du service de sécurité de la Milice à Vichy. Bref, les trois miliciens ne sont nullement des comparses ou des subalternes agissant de leur propre initiative.

Les miliciens repartent et se font passer auprès de Jean Zay pour des résistants déguisés en miliciens, venus pour le faire évader. Ils l’emmènent en voiture à l’est de Vichy, dans les bois de Cusset, près du village de Molles, au lieu-dit Les Malavaux. Ils le font descendre pour aller dans la montagne « à la rencontre de maquisards » : il est abattu à la mitraillette. Pour empêcher toute identification, ils dénudent son corps, enlèvent son alliance et le jettent dans un trou, appelé « Le Puits du diable », en provoquant un éboulis. Il avait 39 ans. Darnand fait faire le lendemain un rapport destiné à Laval, et qui explique que des maquisards ont attaqué le véhicule des miliciens et ont emmené le prisonnier.

C’est seulement en septembre 1946 que des chasseurs découvrent sur place des restes humains, enterrés anonymement au cimetière de Cusset. Le mystère de la disparition de Jean Zay, présumé décédé, continue donc, jusqu’à l’arrestation en avril 1948 de Develle. Il reconnaît avoir lui-même tiré la rafale de mitraillette sur l’ordre de Millou et précise la localisation à Molles. Le corps de Jean Zay est exhumé le 13 mai 1948 en présence du préfet de l’Allier, puis inhumé à Orléans après un hommage à la Sorbonne à Paris.

Develle a été jugé en février 1953 par le tribunal militaire de Lyon – seul : Cordier a été abattu par des résistants, Millou a disparu en Allemagne, Maret a fui en Argentine. Défendu par Me Floriot, Develle est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il sera libéré deux ans plus tard.

Jean Zay

À 31 ans, Jean Zay fut le plus jeune ministre de la IIIe République : dès janvier 1936, ce député radical-socialiste d’Orléans (le plus jeune député élu, à 27 ans) fut nommé sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil par Albert Sarraut. Léon Blum lui confie le ministère de l’éducation nationale et des beaux-arts le 4 juin 1936, qu’il conservera sans interruption jusqu’à septembre 1939, au-delà de la fin des gouvernements du Front populaire. Son œuvre innovante en près de quarante mois impressionne, « qui installe de façon pionnière le projet de démocratisation au cœur des politiques éducatives et culturelles » (Olivier Loubes).

Jean Zay, cible archétypale des haines de l’extrême droite, est donc le premier condamné politique du régime de Vichy – condamné, tout comme le capitaine Dreyfus, à la dégradation militaire et à la déportation à vie au bagne de l’île du Diable « pour désertion devant l’ennemi ». Sa peine en 1941 est commuée en internement en métropole. « L’épreuve entamée lors de son arrestation illégale à Rabat le 16 août 1940, poursuivie avec sa mise en accusation mensongère, son procès déloyal, sa condamnation inique à Clermont-Ferrand le 4 octobre 1940 et son emprisonnement arbitraire quatre longues années cessa avec son lâche assassinat par la Milice. » (Gérard Boulanger). Le même tribunal qui avait condamné à mort par contumace le général de Gaulle, le 2 août 1940…

De père catholique, de mère institutrice, protestante depuis plusieurs générations (tous deux d’origine juive alsacienne), Jean Zay a enfin été sans cesse violemment attaqué, avant guerre comme pendant la guerre, par l’extrême droite la plus haineuse et la plus antisémite, par un Rebatet, un Henriot et un Céline qui se plaisait à dénoncer en 1938 dans L’École des cadavres le « négrite juif Jean Zay » en ajoutant au terme d’un délire verbal : « Mites ! Larves ! Je vous Zay ! », au lieu de « Je vous hais ». Où l’on voit que le nom de l’ancien ministre incarnait aux yeux de ceux qui vont devenir les extrémistes de la collaboration à la fois l’objet privilégié de leur haine et leur haine elle-même.

La réhabilitation

L’Assemblée consultative provisoire rend hommage à Jean Zay le 22 juin 1945. Deux semaines plus tard, le 5 juillet, la cour d’appel de Riom le réhabilite à titre posthume en annulant le jugement du 4 octobre 1940 : « Les poursuites intentées contre le sous-lieutenant Jean Zay ne peuvent s’expliquer que par le désir qu’a eu le gouvernement d’atteindre un parlementaire dont les opinions politiques lui étaient opposées et qu’il importait de discréditer en raison de la haute autorité attachée à sa personnalité. » Il est cité à l’ordre de la Nation le 11 avril 1946