L ASSASSINAT POLITIQUE DE JEAN ZAY

Assassinat commandité

Au début de la Seconde Guerre mondiale,

Jean Zay démissionne le 2 septembre 1939, pour rejoindre l'armée française et suivre le sort de sa classe d'âge. Son courage et son dévouement, au sein de la IVe armée, sont attestés par ses chefs militaires : « volontaire pour les missions les plus périlleuses et les plus délicates »

. Sous-lieutenant rattaché à l'état-major de la IVe armée, il séjourne en Lorraine pendant la « drôle de guerre » de 1939-1940. En juin 1940, avec l'autorisation de ses supérieurs, il rejoint Bordeaux pour participer le 19 juin 1940 à la dernière session du Parlement qui s'est replié avec le gouvernement dans cette ville et qui débat de la question d'un abandon de la métropole aux troupes allemandes et d'un transfert du gouvernement français en Afrique du Nord. Aucune décision n'est prise mais, le 21 juin 1940, en fin d'après-midi, Camille Chautemps, vice-président du conseil, les présidents des deux chambres, Jean Zay et Pierre Mendès France ainsi que vingt-cinq autres parlementaires embarquent au Verdon à bord du Massilia. Arrivés à Casablanca, au Maroc, le 24 juin 1940, en raison d'une grève de l'équipage puis de l'attente d'une demande d'asile au gouvernement britannique, les passagers du Massilia sont d'abord consignés par le résident général dans un grand hôtel, et quatre d'entre eux, dont Jean Zay, sont arrêtés le 15 août 1940 pour désertion devant l'ennemi Renvoyé en métropole, Jean Zay est interné le 20 août 1940 à la prison militaire de Clermont-Ferrand .

Pendant des mois, Jean Zay devient « la cible notoire de la campagne antisémite »8 et une violente campagne de presse orchestrée par Philippe Henriot,ministre de l'Information du gouvernement de Vichy, réclame la condamnation à mort du « juif Jean Zay » comme juif, franc-maçon, anti-munichois, anti-hitlérien et ministre du Front populaire. À cette occasion on ressort son poème de jeunesse Le Drapeau, volé préalablement et monnayé par des militants d'extrême-droite, qui le présentent comme une preuve d'antipatriotisme9.

Le 4 octobre 1940, le tribunal militaire permanent de la 13e division militaire, siégeant à Clermont-Ferrand, le condamne comme officier pour désertion en présence de l'ennemi10 à la déportation à vie et à la dégradation militaire, contre six ans de prison pour Pierre Mendès France, huit ans de prison avec sursis pour Pierre Viénot et un non-lieu pour Alex Wiltzer11,8,12,6. Pour Olivier Loubes, « bouc émissaire idéal », Jean Zay a été condamné « à une peine qui vise à rappeler celle d'Alfred Dreyfus13 ». Transféré le  au fort Saint-Nicolas, à Marseille, pour être déporté, sa peine de déportation dans un bagne est muée par le régime de Vichy en simple internement en métropole et, le , il est incarcéré au quartier spécial de la maison d'arrêt de Riom11,14.

Durant sa captivité, Jean Zay, qui a pour compagnon de cellule le rabbin Édouard Gourévitch, peut continuer à recevoir régulièrement sa femme et ses deux filles, l'aînée, Catherine Martin-Zay, et la cadette, Hélène Mouchard-Zay, née en 1940, après l'arrestation de son père. On lui permet d'écrire et de communiquer avec ses amis. Il ne cherche pas à s'évader, comme la force de la Résistance intérieure française dans la région l'aurait sans doute permis[réf. nécessaire]. Il continue à travailler, préparant les réformes qu'il pense pouvoir mettre en œuvre après la Libération.

 

Un bouc émissaire cristallisant les haines de Vichy

Le régime de Vichy voulut très vite châtier les politiques coupables à ses yeux de la défaite de mai-juin 1940, qui incarnaient tout ce que les antidreyfusards, les antirépublicains, les antiparlementaristes haïssaient : la République (« la Gueuse »), la démocratie parlementaire, le Front populaire, les laïques, les francs-maçons, les juifs, les instituteurs, les antimunichois partisans de la fermeté contre Hitler... Il fallait frapper les esprits en faisant des exemples : « Il restait encore à faire condamner par des juges aux ordres certaines figures de proue de cette République du Front populaire. Pierre Mendès France et Jean Zay, députés mobilisés, furent traînés devant un tribunal militaire pour abandon de poste devant l’ennemi, alors que leur embarquement sur le Massilia était parfaitement en règle. Quant à Philippe Pétain, il condamnait, motu proprio, le 16 octobre 1941, à la détention Mandel et Reynaud. En attendant le procès de Riom en 1942 devant la Cour suprême de justice, contre les responsables censés « avoir trahi les devoirs de leurs charges », notamment Léon Blum et Édouard Daladier.

Jean Zay, cible archétypale des haines de l’extrême droite, est donc le premier condamné politique du régime de Vichy – condamné, tout comme le capitaine Dreyfus, à la dégradation militaire et à la déportation à vie au bagne de l’île du Diable « pour désertion devant l’ennemi ». Sa peine en 1941 est commuée en internement en métropole. « L’épreuve entamée lors de son arrestation illégale à Rabat le 16 août 1940, poursuivie avec sa mise en accusation mensongère, son procès déloyal, sa condamnation inique à Clermont-Ferrand le 4 octobre 1940 et son emprisonnement arbitraire quatre longues années cessa avec son lâche assassinat par la Milice. » (Gérard Boulanger). Le même tribunal qui avait condamné à mort par contumace le général de Gaulle, le 2 août 1940…

De père catholique, de mère institutrice, protestante depuis plusieurs générations (tous deux d’origine juive alsacienne), Jean Zay a enfin été sans cesse violemment attaqué, avant guerre comme pendant la guerre, par l’extrême droite la plus haineuse et la plus antisémite, par un Rebatet, un Henriot et un Céline qui se plaisait à dénoncer en 1938 dans L’École des cadavres le « négrite juif Jean Zay » en ajoutant au terme d’un délire verbal : « Mites ! Larves ! Je vous Zay ! », au lieu de « Je vous hais ». Où l’on voit que le nom de l’ancien ministre incarnait aux yeux de ceux qui vont devenir les extrémistes de la collaboration à la fois l’objet privilégié de leur haine et leur haine elle-même.

 

Un assassinat politique prémédité, voire commandité

« Après le débarquement du 6 juin 1944, la Milice allait régler tout son arriéré de comptes avec ses adversaires politiques. […] En 1967, Francis Bout de l’An, l’ex-bras droit de Darnand, confiait que “la responsabilité des meurtres de Jean Zay et Mandel ne doit pas être imputée aux exécutants, mais aux chefs”.

 

 La réhabilitation

L’Assemblée consultative provisoire rend hommage à Jean Zay le 22 juin 1945. Deux semaines plus tard, le 5 juillet, la cour d’appel de Riom le réhabilite à titre posthume en annulant le jugement du 4 octobre 1940 : « Les poursuites intentées contre le sous-lieutenant Jean Zay ne peuvent s’expliquer que par le désir qu’a eu le gouvernement d’atteindre un parlementaire dont les opinions politiques lui étaient opposées et qu’il importait de discréditer en raison de la haute autorité attachée à sa personnalité. » Il est cité à l’ordre de la Nation le 11 avril 1946.

« Jean Zay reste de ceux qui laissent une place vacante dans la France d’aujourd’hui […]. Jean Zay vivra par sa personne, par son œuvre, par son martyre. Le peuple français n’oubliera pas ce qu’il était, ce qu’il a accompli, si jeune encore, ni ce qu’il a donné. » (Léon Blum).

L'entrée au Panthéon le 27 mai 2015 a rendu enfin pleinement justice à Jean Zay.