LA BATAILLE DE L ATLANTIQUE DANS UN FRIGO

Un matin que Fatso émergeait péniblement d'une cuite nocturne, il me fit venir et me confia le trousseau des clefs du grand frigidaire situé près des cuisines sur le pont arrière du bateau, trousseau qui ne le quittait jamais. Me voilà parti avec le coq, titubant sous les rafales d'un vent glacial, sur la longue passerelle qui reliait les deux ponts, m'accrochant comme je peux aux rambardes couvertes de glace, la liste des produits destinés au chef coq bien serrée contre moi. Le frigo était un véritable appartement, une sorte de F3, avec pièce centrale, à droite la viande à + 2°, à gauche la bière et les légumes à + 5° comme au centre. Je note soigneusement les quantités prises par le chef, et merde ! Au moment de ressortir, impossible de rouvrir la porte. Pas possible ! Elle ne ferme pas automatiquement, mais en rabaissant deux grandes barres sur lesquelles se fixent les cadenas. Pas possible ! Mais si, mais si. On a beau tempêter, hurler, cogner la porte de toutes nos forces, tu parles, avec le vacarme des 12 000 cv des moteurs juste en dessous de nous, rien ne se passe. Pas trop grave pour moi qui portais une grosse houppelande fourrée de marin, mais le coq, ce grand imbécile de Norvégien qui sortait de ses fourneaux, était vêtu du pantalon à carreaux bleus et blancs des cuisiniers et d'une chemise légère. De plus, ce malheureux Viking faisait au moins 1,90 m alors que le frigo devait plafonner à 1,80 m, ce qui l'obligeait à se pencher en avant ou à tordre sa tête de côté.

Les fesses gelées

Rapidement, le froid nous gagna, surtout lui. Il tenta un moment de s'asseoir sur un cageot mais, les fesses gelées, il dut reprendre sa haute taille de pantin désarticulé. Un moment, je le vis bigler dangereusement sur ma houppelande. Ma générosité naturelle aurait dû me pousser à la partager avec lui, mais ma prudence non moins naturelle me fit comprendre qu'il me serait alors difficile de la récupérer, d'autant qu'il avait une solide réputation de bagarreur. J'ai préféré fuir son regard et serrer fortement ma houppelande contre mon buste. Combien de temps cela dura-t-il ? Une heure, deux, cinq ? Nous n'avions de montre ni l'un ni l'autre. Régulièrement, une des corvettes qui nous accompagnaient larguait une bombe de profondeur au cas où un U-boat traînerait dans les parages et les 16 000 tonnes de notre tanker sursautaient violemment. Un moment, j'ai pensé que nous étions en train de couler, et l'idée que j'allais terminer ma vie au fond de l'océan, entouré de légumes et de bidoche, me parut ridicule. Ma mère ne m'avait pas mis au monde pour une fin aussi grotesque.

Une ignoble farce

Enfin, la porte s'ouvrit, ils étaient toute une troupe à guetter notre sortie. Curieusement, le cuisinier se réfugia dans le fond du frigo, se mit à genoux et se mit à prier, il fallut pratiquement le faire sortir de force. À partir de ce moment-là, il eut un comportement bizarre et fut emmené dans un hôpital dès notre arrivée à Halifax. J'ai vite compris ce qui s'était passé. Mon chef steward, une sorte de super-économe, était accusé par l'équipage de le rationner pour s'en mettre plein les poches. Quand quelques marins s'étaient aperçus que les barres n'avaient pas été cadenassées en position de porte libre, pensant que leur affameur était enfermé dans le frigo, ils sautèrent sur l'occasion pour se venger. Et ils ont rabaissé les barres, fermé les cadenas et foutu les clefs à la baille. Au bout d'une petite heure, le chef steward, ne me voyant pas revenir, commença à dessouler et décida d'aller voir ce qui se passait. Surprise à bord pour ceux qui nous avaient bloqués dans le frigo : le chef steward, ce salaud, était là et bien là, ce n'était pas lui qui avait été victime de leur ignoble farce. En fait, nous étions restés enfermés moins d'une heure et demie, peut-être les quatre-vingt-dix minutes les plus longues de ma vie. Je n'ai jamais su qui étaient les rigolos qui nous avaient joué ce tour. Quelle importance, même le chef steward sembla attacher peu d'importance à l'événement. Il est vrai qu'on en voit tellement à bord, surtout sur un rafiot du genre du MV Tibia, battant pavillon hollandais, rallié à l'Angleterre dès 1940, dont les officiers étaient d'origine, mais l'équipage complètement hétéroclite et en perpétuel renouvellement : cinq ou six nationalités différentes, aventuriers de passage, déserteurs de l'armée ou de la marine... tous plus ou moins marins et fidèles aux grandes traditions de la mer.

Gabib boy

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