LA GUERRE DES FOUS

 

[lors de la débâcle de 1940 certains médecins et des infirmiers ont abandonné les fous, les laissant totalement seuls dans les asiles.]

Nous sommes accroupis. J'ai mangé un peu d'herbe avec de la terre froide. Les gardiens sont partis, infirmiers, médecins. Certains ont oublié d'ouvrir les portes des enfermés, dangereux, gênants, impossibles. Et ils grattent à la porte, à qui ne reste que cette force. L'un d'entre eux a réussi à fracasser le bois, l’un des linteaux de sa porte, s'est glissé dessous. Libre. De crever de faim, de cette campagne immense, d'un pays, d'un monde trop grand. D'autres comme des ombres derrière la vitre regardent d'autres ombres qui mangent ce qu'ils ramassent à terre, et vomissent ensuite. Il a fallu peu de temps pour avaler ce qui restait de nourriture après le départ des infirmiers. Au début on a tout fait cuire dans de l'eau. Plus tard on avalait crue la pomme de terre trouvée derrière le frigo. Et plus rien. On n'est plus fou. Personne. C'est la guerre qui nous a guéris, on pense. Mais c'est une guérison de fous. Le psychopathe mythomane nous raconte des cuisines de rêve, des repas d'ogres, une épopée culinaire qui dure toute la nuit. Couteau en main, il bat des oignons invisibles, des tranches de viande, des herbes rares. Jouant ainsi, il s'est coupé le doigt. Et c'est arrivé. Nous a tous regardés disant « C'est fini de tuer... voilà mon propre sang. Tout est fini. » Et ses histoires nous manquent. On n'est pas tous partis. Je suis dans cet asile depuis vingt ans et je devrais partir ? Je ne sais plus comment on marche dehors, ni comment on regarde sans être vu, vu fou. Alors peut-être je vais mourir là. On a regardé les avions passer au-dessus de l'hôpital, entendu les bombes parfois, avec de la lumière. Nous les morts on les met d'abord dans les W-C, c'est là qu'il fait le plus froid. Puis on les enterre. Et c'est toujours l'occasion de découvrir une racine qu'on peut manger, manger de suite. Rarement une taupe. Il ne reste plus rien pour elle ici. On essaye d'enterrer vite. Peut-être on va tous mourir. C'est venu jusqu'ici qu'en Allemagne les fous sont tués les uns dessus les autres, exterminés après expériences. Oui c'est venu jusque-là. Parce qu'on sait aussi les chambres à gaz maintenant. Parce qu'on y croit. Parce qu'on a perdu la folie qu'on nous destinait. Elle est passée ailleurs. Elle se montre en tous ces hommes en vert, en noir. Je n'ai rien vu mais je sais. Tous les fous qu'ils tuent ne le sont plus et c'est le regard qu'ils posent alors qui rend les Allemands fous de rage. Surtout les débiles, même les idiots, les déments. Une guerre on dirait de la vérité criante, de la vérité qui hurle, sirène sans abri. Et alors c'est les fous qu'il faut tuer en premier, parce qu'on sait déjà, parce qu'on peut dire la vérité, comme des fous. Comme des fous. Si autant ne peuvent imaginer l'horreur possible c'est parce que les fous doivent se taire, de toute façon incroyables. Les fous n'ont pas peur de croire, parce que l'horreur dans nos têtes a une place, jusque là-bas, cet endroit inconnu de nous qui s'appelle Auschwitz. Les vrais fous n'ont pas peur de la mort et cela par courage, non par inconscience. C'est tellement sale autour. Je mangerai de l'herbe jusqu'à ce que la neige ait tout recouvert, givrée. Ensuite je m'attaquerai aux arbres. Je n'ai connu de ma vie une Si grande envie de vivre dans cette enceinte de l'hôpital d'où je ne sortirai pas. Parce qu'ailleurs. Non. Lui m'annonce qu'il a réussi une vinaigrette à base de paraffine et de sirop comme du vinaigre. Je lui rapporte un reste d'herbes amères. Nous sommes une dizaine à nous partager cette salade. On n'a pas peur. Pas encore. Pas en mangeant. Un boit de l'alcool à 90° : « Ça se laisse boire. » Il y a un fou mort à l'autre bout de la pièce. Sont tués des milliers de fous en France depuis le temps de la guerre, lâchés comme des enfants brûlants, fièvre de visionnaires. Même en route sur les chemins ils tombent. Sont tués des milliers de fous en Allemagne, tués scientifiquement, les premiers oiseaux d'une volière où on étouffera tout un monde. Les fous d'abord. Qui fera le compte ? Et qui saura construire le petit monument aux fous qui se sont battus pendant la guerre, pour ne pas oublier cette vérité à laquelle nul ne veut croire, que nul ne songe à leur demander. Monument à tous les enfermés de la tête, parce qu'on y met un grillage, d'une manière comme d'une autre. Non je ne mourrai pas, comme Si je le voulais ! Je ne témoignerai pas. Mais garder toute la saleté de cette maison debout, léproserie comme on s'éloigne de nous, comme un capitaine de cette nef, comme un fou puisque c'est cela, à vouloir contre tout et tous. Je veux trouver les pierres. Je les assemblerai une à une. Je ferai le petit monument en mémoire des fous morts à la guerre. Il sera là avec de la neige autour. Et quand j'aurai fini, quand j'aurai posé la dernière pierre blanche, quand j'aurai écrit : « À la mémoire, au courage de tous les fous, morts en combattant la guerre pour la vie ». Alors la guerre sera finie.

 par Michelle Tochet