LES CAMPS JAPONAIS

TROIS BELGES

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 Les prisonniers politiques durant la guerre 40-45 .

Cinquante ans après, les crautés infligées à un père, une mère et un fils adolescent ont laissé des souvenirs toujours vifs et amers.

Léon de Kesel, fils du secrétaire général du consulat de Belgique à Batavia (aujourd'hui Djakarta) avait 13 ans lorsque, avec ses parents, il fut interné dans un camp par les Japonais, envahisseurs de l'Indonésie, en mars 1942. Son père, qui connaissait la langue locale (le malais), refusa une proposition japonaise de travail et fut consigné à son domicile. Dénoncé par une voisine allemande pour avoir rendu visite à des Suédois, il fut envoyé au camp de Tjimahi. Sa femme et son fils seront bientôt relégués au camp de Malang. Le secrétaire général du consulat mourra d'épuisement durant sa détention. La mère et le fils obtiendront le titre de prisonnier politique pour avoir, avant leur arrestation, fourni des vivres à des prisonniers, détenus dans un hôpital voisin de leur lieu de résidence.

Du 30 octobre 1943 à fin janvier 1944, la mère et le fils seront retenus à Malang où des maisons recevaient, chacune, une demi-douzaine de familles. Ils furent ensuite expédiés à Solo, dans un ancien hôpital où étaient détenus quelque 4.000 femmes et enfants. Six mois plus tard, Léon de Kesel fut séparé de sa mère et transféré au camp de Ambarawa, où étaient parqués 4.000 vieillards malades et des garçons de moins de seize ans. Les jeunes avaient la tâche de s'occuper des mal-portants et des vieux. Léon de Kesel était le seul Belge parmi eux. Les déportés valides travaillaient le sol à la houe et plantaient des légumes, surtout du ricin, dont l'huile entrait dans l'alimentation des moteurs d'avion. Le dérangement intestinal guettait celui qui, harcelé par la faim, croquait des graines de ricin dont le produit, non raffiné, est toxique. Les plus âgés des jeunes gens étaient également employés à abattre des arbres et à en faire du bois de chauffage pour les cuisines.

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UNE MÉPRISANTE INDIFFÉRENCE

Comme dans les camps de concentration européens, le régime alimentaire était famélique: le matin, un petit pain de soja; à midi, une portion de riz et une autre, le soir, assortie, parfois, d'un peu de viande. Dans les derniers mois de la détention, le pain était remplacé par une bouillie de manioc. Celle-ci était très salée. Pour favoriser sadiquement les oedèmes, se demande encore Léon de Kesel?

Notre interlocuteur se dit persuadé que, dans des camps nippons, des déportés furent torturés durant des interrogatoires, décapités, crucifiés, noyés, tués à coups de baïonnette. Lui-même, toutefois, n'a pas été le témoin de pareilles atrocités. La faim, les coups, les humiliations furent son lot. Et, mis au travail à l'infirmerie, il assista à d'innombrables agonies, celles d'hommes épuisés par la maladie ou la famine et dont, d'avance, on prévoyait la fin. Dans les derniers mois de la guerre, une douzaine de cadavres étaient sortis, par jour, du camp de Ambarawa. Les vivants n'étaient pas autorisés à escorter les corps jusqu'à la tombe. Aucun prêtre n'était là pour la dernière bénédiction.

La cruauté des geôliers japonais doit être «appréciée» au regard de l'âge des victimes, de tout jeunes gens. Pour quelques noix de coco qu'en tirant à la catapulte, de jeunes prisonniers avaient arrachées à un arbre surplombant l'enceinte du camp, tous les adolescents furent disposés, sur un rang, face à leurs mères. Le gardien réclama l'aveu des coupables et les gifla. On vivait dans l'angoisse constante. On volait, on mentait. Nous étions profondément humiliés d'avoir à nous comporter de la sorte à promixité de notre mère qui, de son côté, ne pouvait rien pour nous, raconte Léon de Kesel.

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Une punition fréquente était d'avoir à tenir un bassin d'eau à bout de bras, durant des heures ou encore à se tenir accroupi, une tige de bambou passée dans le creux des jambes, à hauteur des genoux. Pour sanction d'une bagarre, deux adolescents furent contraints de se gifler mutuellement.

La mère de Léon de Kesel avait été, nous l'avons dit, éloignée de son fils et était retenue, sans que celui-ci le sût, dans un camp qui n'était éloigné que de 6 km. Ils se retrouvèrent le 28 août 1945. Le jeune homme apprit alors que son père était mort d'épuisement le 11 novembre 1944. Sa mère avait été informée du décès de son mari par le commandant du camp où elle était détenue. L'officier lui avait brutalement communiqué la funeste nouvelle, en manière, pense notre interlocuteur, de punition pour avoir chapardé quelques victuailles.

Les camps de femmes et d'enfants étaient situés sur le pourtour de l'île afin de décourager des entreprises alliées de débarquement. Il a été reproché aux Européens de ne pas s'être révoltés, de n'avoir pas, à tout le moins, organisé la résistance. Mais, remarque notre interlocuteur, il était difficile de pratiquer la guerre de l'ombre car un Européen se reconnaissait à la couleur de sa peau. En outre, les indigènes, longtemps traités en inférieurs par les colonisateurs, étaient, au début de l'occupation, favorables aux Japonais. Il se trouva d'ailleurs des Indonésiens, libérés des prisons par l'occupant, pour faire office de gardiens dans les camps dont la dureté variait selon la personnalité du commandant, le plus souvent un officier dont ses supérieurs étaient mécontents et qui dirigeait la chiourme en manière de châtiment.

UNE RANCUNE INTACTE

Léon de Kesel n'a pas pardonné à ses geôliers sa déportation et celle des siens. Il fut parmi les prisonniers politiques qui, en 1989, manifestèrent à Bruxelles contre la présence du roi Baudouin aux funérailles de Hiro Hito, un criminel de guerre, toujours en uniforme militaire et qui, le jour de Pearl Harbour, s'exclama: C'est le plus beau jour de ma vie.

Lorsque nous avons appris le bombardement de Hiroshima et de Nagasaki, nous avons été heureux, confesse-t-il. Certes, les photos du massacre, que nous avons vues plus tard, étaient horribles. Mais il n'y eut pas de photographe dans les camps de déportés. Il ne nous reste que quelques clichés, pris, par lady Mountbatten. Je suis persuadé que, sans les bombes atomiques, je n'aurais pas revu la liberté.

Dans les rues des villes occupées, se lisaient des aphorismes chauvins tels: «Les Japonais sont nés des dieux». C'était sans doute une réplique à des caricatures, répandues dans les écoles avant Pearl Harbour et qui montraient le soldat japonais myope, petit, armé d'un fusil démodé.

Selon notre interlocuteur, les Japonais qu'il connut en ce temps-là pratiquaient, par une éducation fortement disciplinée, un comportement raffiné à l'égard de leurs compatriotes. Devant un étranger, ils étaient désorientés et agressifs. Le seul sourire sur le visage d'un militaire japonais, dont Léon de Kesel ait conservé la mémoire, fut celui d'un officier devant «Beauty», le chat que le jeune homme avait adopté!

Les Japonais d'alors ne pouvaient admettre que des hommes aient capitulés. Les femmes étrangères avaient moins d'importance encore que les femmes japonaises. Sans doute est-ce par un tel environnement psychologique que s'expliquent les cruautés, l'indifférence hautaine, le mépris parfois dont les prisonniers européens furent les victimes. Parmi les Blancs, très rares furent les collaborateurs de l'occupant. L'empire japonais était un autre monde dans lequel les nazis tentèrent en vain d'introduire l'antisémitisme. Vaincre le Blanc suffisait au totalitarisme nippon.

Rentré au pays au début de 1946, Léon de Kesel, qui s'emploie actuellement, dans sa retraite nivelloise, à rédiger ses souvenirs, ne connaissait que des bribes de français. Sa mère et lui étaient si désargentés que, parvenus à la gare du Nord, à Bruxelles, il gagnèrent celle du Midi à pied, en poussant un charriot d'emprunt, porteur de leurs deux valises.

Malgré ses tristes réminiscences, Léon de Kesel entreprit des études d'agriculture coloniale avec le dessein de retourner en Indonésie où il avait passé une enfance heureuse; des contingences familiales l'en détournèrent. Il fut employé aux chèques postaux avant de devenir greffier à la cour d'Appel de Bruxelles. Il veille désormais avec vigilance sur la conservation de ses archives extrêmes-orientales. MICHEL BAILLY

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