LES CARNETSDE GUERRE D EUGENE MARTIN

par Cercle généalogique et historique d'Aubière Cahiers retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d'Eugène Martin, avec l'autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.

Eugène Martin, ancien maire d'Aubière, va écrire au jour le jour ses campagnes : celle d'Alsace, celle de France, la Bataille de la Marne, puis son séjour à Ressons, le long de l'Aisne près de Soissons. Il termine son récit à Verdun, théâtre ô combien meurtrier de ce terrible conflit.

Pas de lyrisme sur les pages de ces cinq cahiers d'écolier. Elles transpirent toutes l'émotion d'un grand cœur, l'humanisme d'un homme simple, la grandeur d'un patriote, d'un camarade, d'un soldat.

En lisant ces pages, nous refaisons l'histoire de la Grande Guerre en oubliant nos vieux livres d'histoire. On plonge littéralement dans la fournaise des combats, au creux des tranchées, quand explosent sur et autour de nos Poilus des centaines d'obus. On rit des blagues de ces pioupious ; on souffre avec ces grands blessés qu'Eugène Martin transporte vers l'ambulance ; on pleure la mort de ses camarades...

Extraits :

2 août 1914

Après une semaine d'inquiétude, pendant laquelle on devinait à la lecture des journaux la rupture probable des pourparlers engagés entre les puissances en faveur du maintien de la paix, la mobilisation est décidée et l'ordre lancé, le samedi 1er août.

Le 1er jour de la mobilisation est le dimanche 2 août à partir de minuit. C'est à 4 heures du soir qu'est connue en province cette nouvelle, j'étais ce jour en train de moissonner le blé à Pérignat. Pendant toute la matinée, nombre considérable d'automobiles passaient sur la route d'une allure inaccoutumière [ Dans les champs, les paysans ne causaient que des événements des jours derniers et avec une tristesse partagée s'entretenaient constamment d'une guerre possible. Et pourtant, ils se refusaient toujours à croire à une chose pareille et ils espéraient toujours un arrangement pacifique. J'étais de ceux-là, non je ne croyais pas qu'un monarque puisse prendre sur lui la responsabilité de tant de massacres, de tant de ruines, de tant d'existences brisées 

À 3 heures, des cyclistes arrivant de Clermont apportent la nouvelle et en causent bruyamment. À 4 heures, la nouvelle est officielle et la sonnerie des cloches, que l'on entend au loin, nous en témoigne suffisamment. Tout de suite après, les gens de Pérignat l'affirment, l'ordre est affiché à la mairie. Plus de doute. Cette fois c'est bien vrai. Je suis pris d'une violente émotion mais je me ressaisis et je me promets alors d'être fort et courageux pour ne pas alarmer ma famille. Et pourtant, ce soir-là, nous ne sommes pas pressés de rentrer à la maison, mon beau-père, mon père et moi, car nous pensons que ce ne sera pas gai là-bas.

Nous arrivons à la nuit, toute la famille est réunie, on s'embrasse muettement sans rien dire mais on se comprend bien et les larmes sillonnent les visages. Mais il faut se résoudre.

Le dimanche de bonne heure, Antonin Roche vient à la maison. On en avait bien causé ensemble et cette guerre, que nous regardions comme impossible, nous paraît maintenant inévitable. L'ami Mazin vient immédiatement après, c'est que nous devons aller faire ensemble une période de 17 jours le lundi au 16ème d'artillerie et notre bonne camaraderie, de nos deux ans de service actif, nous contraint à souhaiter de faire la campagne également ensemble. Nos souhaits ne se réaliseront pas. La journée se passe en visite, maintenant chez l'un, plus tard chez l'autre, nous allons, les mobilisés amis, nous dire au revoir et bon courage.

12 août 1914

Départ. Après un dernier Au revoir à ma femme, mes parents, après un dernier regard aux fillettes qui dorment encore et de silencieux baisers à tous, je quitte la maison un peu vite pour dissimuler une émotion que je ne peux contenir, et je me rends pour la dernière fois à Pérignat. Y reviendrai-je dans ce beau pays d'Aubière ? Je pars avec cet espoir. ...

et à 4 heure 15, le train s'ébranle. ...

À 1 heure, nous arrivons à Vesoul. C'est ici que nous nous arrêtons. En arrivant, on nous apprend qu'un aéroplane allemand a jeté 2 bombes sur la gare, il y a à peu près une demi heure. C'est la guerre...

août 1914

À 3 heures du matin, on nous appelle. Vite, dans une heure, nous partons. Nous croyons à quelque alerte, à quelque surprise des Allemands. Les conducteurs attellent et à 4 heures nous sommes prêts à partir. Oui, nous sommes prêts, mais nous ne partons pas encore.

À 5 heures pourtant, la colonne se met en marche sur la route de Belfort. Sur cette route, quel mouvement ! De grandes files d'autobus, des automobiles d'excursion des environs de Lyon, les grands omnibus parisiens, toutes ces voitures transformées et ornées de la Croix rouge nous barrent la route à tout moment, transportant des blessés et d'autres des provisions. On devine que plus loin, la guerre a fait ses premières victimes...

18 août 1914

Nous partons à 7 heures du matin. Nous passons à Lachapelle, dernière commune française sur la route, nous passons la frontière sans nous en apercevoir, car il n'y a plus de poteau-frontière, il est arraché. Là, c'est un petit ruisseau qui trace la limite. Là, nous voyons la première tombe de soldat français, on voit la terre remuée fraîchement et au-dessus une petite croix portant le nom du mort...

28 août 1914

Le train s'ébranle à 4 heures du matin. Nous passons à Besançon. Là, dans la caserne, les bleus de la e 1914 déjà rentrés font la manœuvre ; les artilleurs apprennent dans un champ voisin de la ligne les premiers exercices du 75. Point d'arrêt nulle part. Dôle, Dijon, Sens. Le parcours s'effectue très favorablement. Dans toutes les gares où le train stoppe, les habitants sont enthousiastes. De partout, on nous comble. Ici du pain et du chocolat, des cartes postales et crayons, du vin. Là, des fruits, des friandises, du café. Ailleurs des œufs, du beurre, du lait. Ceux qui sont au premier rang devant la portière font ample provision...

6 septembre 1914

Nous partons du bivouac à 4 heures du matin. Nous repassons à Dammartin puis on prend une route à droite. Le 47ème d'Artillerie, le 5ème nous suivent maintenant. Le 292ème passe aussi sur la route et de partout les régiments de notre division se dirigent en avant. Décidément, nous prenons l'offensive. Nous mettons en batterie en haut d'un petit coteau mais nous repartons presque aussitôt. Nous continuons notre route à travers champs. Nous voyons dans les champs quelques trous d'obus de 77. Nous en trouvons même quelques-uns qui n'ont pas éclaté. Un cheval de boche tout sellé est étendu dans un sainfoin : il faut nous voir courir comme des lapins pour regarder l'équipement de nos ennemis. Pour la 1ère fois, nous entendons de près siffler les obus de 77, mais les fantassins nous ont tellement affirmé qu'ils n'étaient pas dangereux que nous les croyons inoffensifs. Bientôt, nous sommes obligés de constater que ce n'est pas tout à fait ça...

7 septembre 1914

Depuis le matin, la canonnade commence. Les batteries de tir ont conservé leur position. Nous faisons du café dans le bois à côté duquel nous sommes restés. Tout à coup, un sifflement, puis blan, un obus de 155 a éclaté en avant du bois à une vingtaine de mètres de notre médecin qui venait tranquillement de Douy-la-Ramée. Ce n'est plus de blague. Vite, il faut former un poste de secours. Nous allons, les équipiers de la 21 et 23èmes batteries, en haut de la crête où nous nous croyons en sûreté, nous déplions les brancards et, en compagnie du médecin Nicolas, nous attendons. Nos 75 ne cessent de tirer...

8 septembre 1914 ...

À midi, le feu de l'ennemi devient plus violent. Ce n'est plus une marmite qui arrive mais des salves continuelles de 6 et tout le temps. Tout à coup, on appelle les brancardiers : il y a un blessé. Sans penser au danger, nous partons, Brudin, Chandelon, Martin et moi, avec un brancard. Bonniot nous accompagne. Entre chaque salve, nous faisons un bond et, sitôt que nous écoutons un sifflement, nous nous couchons à terre. Nous arrivons derrière le fameux bois en bordure de la route. Les avant-trains sont là. Nous nous abritons derrière la crête. Un obus tombe sur les avant-trains, tuant un conducteur et en blessant un autre, massacrant plusieurs chevaux. Tous partent en débandade, et les conducteurs n'arrivent plus à maîtriser leur monture. Mais nous, pourquoi aller chercher un blessé ailleurs quand il y en a un là tout près ? Nous prenons le pauvre diable sur notre brancard et le soignons avec son paquet de pansement individuel.

De tous les côtés, les marmites se rapprochent, et de l'autre côté de la route, les trous s'alignent, nous comblant de terre à chaque coup. Il faut absolument partir car, s'ils raccourcissent tant soit peu leur tir, c'en est fait de nous. Nous suivons alors derrière la crête et nous portons notre blessé vers le médecin qui lui est allé soigner celui pour lequel on nous avait appelés. Mais ce n'est pas là l'ambulance, il faut aller à Bregy. Allons du courage ! Nous repartons en suivant le même chemin et nous arrivons à l'ambulance sans autre incident. La cour est remplie de blessés et pourtant, à chaque instant, une auto vient en prendre un chargement. Cela fait pitié. Enfin, on remet notre brancard, notre blessé est mort en arrivant, et nous retrouvons notre échelon de l'autre côté de Brégy... ...

14 septembre 1914

Nous ne sommes pas en retard pour nous lever le matin car il pleut toujours et il ne fait pas chaud. Le ravitaillement est là, nous touchons les vivres. Le vaguemestre aussi a des lettres aujourd'hui. Quel bonheur ! Ce sont les premières nouvelles et si elles sont attendues. Justement, j'ai une carte, cela me fait oublier les fatigues de la journée d'hier. Vite, nous mettons l'avoine, le pain, la viande dans les coffres, et nous repartons. C'est qu'il faut repasser l'Aisne aujourd'hui, il n'y a pas à dire, nous ne pouvons pas laisser nos pièces sans munitions. Nous reprenons la route de la veille. S'ils en ont tiré des marmites tout le long de cette route mais ce matin, comme le temps est pluvieux et brumeux, ils ne doivent pas nous voir car nous passons en toute tranquillité. Avant d'arriver vers le pont, derrière une meule de paille, une voiture toute démontée est renversée, le conducteur a été tué à côté de la route. Enfin, nous passons dans de meilleures conditions que hier au soir, nous retraversons ce champ de betteraves. Dans ce champ, beaucoup de pauvres fantassins sont là étendus, victimes de l'attaque de Fontenoy dans la nuit. Oh ! Comme c'est triste. Des uns sont restés dans la position où la mort les a frappés...

20 septembre 1914

... C'est que l'attaque des Boches, qui avait si bien réussi, a été repoussée dans la journée et l'artillerie les précipite maintenant en arrière. Et voilà qui vient nous le prouver. Un détachement de 180 prisonniers environ arrive du champ de bataille et juste la colonne s'arrête vers nous. Ils sont entourés de chasseurs à pied, baïonnette au canon et ils ne se font pas prier pour marcher. Il y en a quelques uns qui sont blessés aux bras ; ils suivent les autres tout de même. Nous les entourons tout de suite et, comme nous ne nous comprenons pas, on leur fait des signes et, par leurs gestes, ils nous racontent que l'artillerie française leur cause beaucoup de mal « Boum–Boum », disent-ils, en montrant par un geste comme ils sont fauchés. Ils nous demandent du tabac et on leur donne de quoi fumer. Ah ! Si nous pouvions causer et nous entendre, comme nous serions unanimes à ne pas vouloir cette guerre...

24 septembre 1914 ...

Et le bombardement continue toujours rapprochant leurs coups du village. Bientôt, un obus grosse marmite tombe en plein sur un toit, pas très loin de notre infirmerie. Et sans plus attendre, nous descendons dans une cuisine en sous-sol de la place et ayant jour dans une cour derrière la maison. Les chasseurs alpins sont déjà descendus eux. Nous restons, Bertrand, Gardien et moi, assis sous les escaliers. Nos camarades sont allés se réfugier eux dans une cave où sont déjà les habitants des maisons voisines. À chaque coup tombant sur le village, toute la maison tremble. Je ne dis rien mais je m'attends d'un moment à l'autre à ce que la maison nous dégringole sur les reins. Un coup tombe sur une maison voisine, tous les carreaux qu'il y a à la porte vitrée se cassent et tombent avec fracas. Un autre tombe sur un cheval attaché à un arbre de la place de la mairie devant la porte du rez-de-chaussée. Quel bruit ! Nous montons en haut, nous rendre compte de ce qui s'est passé. Quel spectacle sur cette place déserte. Le cheval est broyé et éparpillé dans tous les coins. Ici un pied, là la tête, ailleurs une jambe. La couverture a volé sur les toits coupée en mille morceaux et ce qu'il y a de plus étonnant : un morceau de viande de ce cheval, 3 ou 4 kg au moins, a été projeté par la fenêtre de notre poste où nous étions et est venu tomber sur une chaise. La crinière a été réduite en paquets de crins que l'on retrouve un peu partout alentour...

11 octobre 1914

Au poste de secours. Tout est bien tranquille. Tout à coup : fiou, fiou... 2 coups d'obus 77 éclatent sur la ligne de peupliers. Une balle vient blesser un servant de la 21ème Batterie qui était à côté de sa pièce, lui traversant la jambe. Allez les brancardiers ! Gardien et Arnaud vont avec le brancard pendant que Martin et moi continuons à faire la soupe. Le médecin soigne ce blessé. On le transporte dans un fourgon qui se trouvait là et en route pour Vic sur Aisne au dépôt de blessées. Gardien et Arnaud l'accompagnent.

27 décembre 1914

Nous recevons aujourd'hui nos cadeaux de Noël dont on a tant parlé dans les journaux. Il n'y a pas de colis individuel, tout est distribué également. Chacun un paquet de tabac portant cette inscription : « Noël aux soldats. Souscription des enfants de France. », 2 cigares, de la charcuterie, du jambon, quelques gâteaux, des figues, des noix, une par pièce, du rhum. Il y a aussi une bouteille de Champagne à quatre et du chocolat que l'on distribuera pour le 1er de l'an...

1er janvier 1915

Voici le 1er de l'an. C'est le jour des souhaits. Et en cette année douloureuse, quel est le meilleur vœu que l'on puisse former. C'est assurément celui que font aujourd'hui et tous les soldats et tous les parents : une paix prochaine. C'est ce souhait qu'au grand matin nous nous faisons tous après une cordiale poignée de main. Qui donc aurait pensé que nous passerions le 1er janvier à Ressons ? Nous allons au poste de secours. Canonnade assez vive de part et d'autre. Un obus, tiré par une pièce de 120, éclate en sortant de la bouche du canon en faisant une explosion formidable. Nous croyons tout d'abord à l'arrivée d'une énorme marmite boche. Mais c'est bien un des nôtres. Heureusement, il n'y a eu aucun accident.

11 mars 1915

Temps brumeux toute la journée ; aussi on n'entend pas un coup de canon ; on dirait que la guerre est finie. Si c'était vrai ! Quel bonheur ! Mais à quand cette illusion deviendra-t-elle réalité !

16 avril 1915 ...

Une maison a été coupée en deux ensevelissant dans ses décombres 2 artilleurs et une dizaine de fantassins. Vite nous accourons. En arrivant au bourg, quel triste spectacle. Le déblaiement a été fait par les fantassins. Sur le bord de la route, nos pauvres camarades sont étendus mutilés, la tête ouverte, connaissables à peine. Oh nos soins sont bien inutiles. À côté d'eux, 2 fantassins sont également étendus morts aussi. Les 8 blessés sont déjà transportés à l'ambulance de Vauxbuin dirigée par Mlle Canton Baccarat, chevalier de la Légion d'honneur. Oh ! Que c'est triste de voir des massacres pareils, et aux yeux de tous ceux qui auront vu de près cette mort brutale, la valeur de la victoire sera bien amoindrie. Et il faut prendre son courage à deux mains pour rester impassible devant de tels malheurs...

30 juillet 1915

Départ en permission. Je pars à la nuit de Ciry avec le train régimentaire. Je couche à Villeblain, et le 31 juillet, je vais toujours, avec le T.R. et avec mes camarades permissionnaires, à la gare de Vierzy où nous devons prendre le train. Après plusieurs rassemblements successifs à divers endroits, nous partons enfin de Vierzy à 10 heures du matin, décontés [?] dans des wagons à bestiaux dans lesquels de la paille est écartée, de la paille où les fleurs de chardons abondent et nous emplument.

Arrivée à Crépy-en-Valois à 11 heures. Là, grand triage ; c'est de là que partent toutes les directions. Nous restons dans la gare jusqu'à 3h de l'après-midi. Quelle affluence de soldats dans cette gare ! Départ à 3 heures ½, arrivée à Juvisy à 10 heures du soir. Là, nouveau triage, et encore nouvel arrêt jusqu'à 2 heures du matin. Enfin, nous partons et nous arrivons à Moulins, gare de rassemblement, le 1er août à midi. À cette gare, on nous donne un billet individuel pour le retour avec l'heure où nous devons être rendus. Après cette gare, nous voyageons individuellement ; il n'y a plus de détachement. À 2 heures, en route pour Clermont, et j'arrive à 4h30 avec un orage épouvantable ; et où l'on m'attend avec impatience. Là, je m'arrêterais de raconter ma permission. Pour 8 jours, je suis civil, et j'ai retrouvé ma famille, et je ne saurais décrire la joie et bonheur que j'ai éprouvés pendant mon séjour au milieu des miens.

5 septembre 1915

Fête d'Aubière. Depuis longtemps déjà, nous avions convenu entre nous que nous fêterions cet anniversaire, qui est aussi celui de notre première journée de danger et d'émotion en 1914. Nos amis viennent du pays pour venir passer la soirée dans notre grotte en toute liberté. Pour cela, nous avions fait des provisions, surtout en vin (du vin à 30 sous le litre, excellent), et puis justement, nous avions reçu aujourd'hui, Toto et moi, chacun un colis. Tout était pour le mieux. Nous commençons donc à casser la croûte avec de ce bon vin blanc, jambon, saucisson, puis dessert, gâteaux, en buvant maintenant du champagne que nos camarades avaient porté du village. Dame ça suçait. Si bien qu'à la fin, j'en avais suffisamment, ainsi que mes amis. Gardien, avait ralenti la consommation depuis le début et s'en trouvait bien, Arnaud commençait à faire de grands gestes accompagnés de rires grotesques, le plus malade était Toto, notre benjamin. Lui par exemple, quand il a cru se lever, ses jambes se refusaient à tout effort, pour sortir, il refermait la porte au lieu de l'ouvrir et était tout étonné de ne pouvoir passer. Eh bé ! Le Gros, lui restait impassible comme au premier verre. Enfin à 11 heures du soir, nous nous sommes séparés en faisant des vœux pour qu'en 1916 la fête patronale d'Aubière soit encore plus gaie et que nous puissions la fêter dans le pays même.

1er janvier 1916

Encore une nouvelle année qui commence dans le sang et les souffrances. Tous, dans nos souhaits de nouvel an, espérons que cette année 1916 nous procurera le bonheur de voir enfin la paix rétablie et tous nos braves soldats rendus à leurs familles. Ce sera le vœu de toute la nation.

12 au 20 mars 1916

Il fait un temps magnifique, un beau soleil de printemps. Tous les jours, les avions de chaque côté font des reconnaissances et nous suivons avec intérêt toutes les péripéties des tirs que leur fait l'artillerie spéciale. Nous suivons avec intérêt la bataille de Verdun d'après les journaux. Cette bataille a déjà donné des leçons : il faut maintenant établir autour de chaque batterie un réseau de fils de fer barbelés ; il faut avoir une provision suffisante de cartouches de mousqueton et de grenades à main. Il faut aussi faire à chaque batterie un abri souterrain dit de bombardement à une profondeur de 8 mètres au-dessous du sol. Ce travail est confié à la batterie à 2 mineurs de profession. Ils vont descendre en galerie à une pente de 45° jusqu'à 8m, puis là, ils creuseront une chambre et remonteront de l'autre côté de sorte qu'il y ait une entrée de l'abri devant chaque pièce. Il y aura 2 abris pareils, un par section. Mais combien de temps demande ce travail ?

10 mai 1916

Nous apprenons de bonne heure les résultats de l'opération d'hier au soir. Le petit poste a été pris, nos fantassins ont fait 3 prisonniers dont 1 a été tué ; tout a bien marché et le capitaine reçoit les félicitations pour la batterie. Et pour nous marquer sa satisfaction, il nous paye aujourd'hui du champagne, 1 bouteille par pièce. Tout à fait calme aujourd'hui, travaux habituels.

11 au 14 mai 1916

Rien de particulier. Une note pourtant attire l'attention des poilus : « Il est formellement interdit d'éplucher les pommes de terre ce qui cause une perte de 33%, il faut seulement les gratter. » Gratter des vieilles patates !... Certainement le rédacteur de la note s'est basé sur un cuisinier qui, lui, gratte probablement les nouvelles. Mais pourquoi ne pas manger également les épluchures, l'économie serait encore plus grande !... Notre capitaine est cité à l'ordre de la division pour toute sa campagne depuis la Marne et aussi pour avoir dirigé des tranchées le tir des batteries pour prendre le petit poste d'il y a quelques jours.

8 juin 1916

Le groupe commence de tirer. Jusqu'à présent, on n'aurait pas dit que nous étions à Verdun. Pas un coup de canon ; pas une marmite sur la batterie. Aujourd'hui, ça change. Depuis 1 heure de l'après-midi, le groupe exécute des tirs de barrage à 2 coups par pièce et par minute, et cela dure toute la soirée et une partie de la nuit. Une attaque ennemie qui se préparait a été signalée. La batterie, pour elle seule, envoie près de 900 obus. Il fait un beau temps splendide. Toutes les saucisses sont à leur poste et bon nombre d'aéros volent. Il faut bien se garder de sortir du bois pour ne pas attirer l'attention de ces visiteurs. Nous renforçons notre poste de secours avec des rondins que nous prenons sur une cagna abandonnée.

9 juin 1916

La matinée est calme. Il fait toujours beau. À 1 heure, les tirs de barrage recommencent à raison de 6 coups par batterie à la minute. Dans l'après-midi, le 292ème passe vers nous en allant aux tranchées ; les fantassins se bouchent les oreilles en passant devant les pièces. J'ai le plaisir de rencontrer tous les Aubiérois. À 6 heures, pendant que nous mangeons la soupe, un sifflement aigu, suivi d'une détonation formidable. Oh, oh, qu'y a-t-il ? C'est une marmite qui est allée du côté de la 20ème. Puis une autre. Ah ! Ces messieurs se décident à nous répondre. Nous sommes donc repérés, et il n'y a rien d'étonnant car toutes ces saucisses nous voient très bien et sur la lisière du bois ; il n'y a pas d'erreur possible. Bientôt, les coups se rapprochent de nous et, après chaque explosion, les cailloux voltigent dans les arbres et font un bruit sinistre ; on dirait une charge de cavalerie qui vient vers nous. La batterie tire toujours.

*Un éclatement produit un bruit singulier. Qu'y a-t-il ? Aussitôt, nous entendons appeler les brancardiers. Nous accourons : un blessé. Un dépôt de munitions a sauté et c'est une douille de 75 qui est retombée sur la tête d'un maréchal des logis. Nous l'apportons immédiatement à notre poste de secours, et le médecin, appelé aussitôt, le soigne. La blessure est assez grave. Le bombardement continue. La position est complètement bouleversée. L'abri de la 3ème pièce est crevé, et les 3 couches de rondins n'ont pas résisté. Heureusement, il n'y avait personne. Voyant la justesse du tir ennemi, les officiers ordonnent de quitter la batterie, au moins le personnel disponible. À ce moment, deux coups arrivent en même temps. Hélas, deux coups malheureux ; car ils écrasent l'abri de la 1ère pièce où s'étaient réfugiés les canonniers qui quittaient la position. En entendant le sifflement précurseur ils s'étaient rentrés là-dedans pour s'abriter. On entend nos pauvres camarades qui crient « Au secours ». Tous accourent, avec des pioches et des pelles, pour déblayer sans souci du danger. Nous allons avec le brancard prendre les 1ers blessés. Et lorsque j'arrive sur les lieux, je vois d'abord Arnaud qui est pris sous les décombres. Lui, est dégagé sans peine, il est blessé à la tête et à l'épaule ; mais il peut marcher. Il s'appuie sur moi et je le conduis aux casernes Chevert, où le médecin est allé installer un poste convenable. Heureusement, les Boches se sont arrêtés de tirer, après avoir encore fait sauter un 2ème dépôt de munitions. Que serait-il arrivé si le bombardement avait continué ? Après avoir conduit Arnaud, je retourne là-bas ; en route, je rencontre l'adjudant Brat que l'on conduit aussi au bras, puis un autre, blessé plus gravement, apporté par nos camarades de la 22ème. On retire successivement 3 autres blessés et 3 tués que nous portons également aux casernes. Il en reste encore 1 d'enseveli, mais on ne peut le retirer sans danger car il est nuit et il fait noir. Quelle soirée ! Tous les blessés sont soignés et pansés et, à minuit, des autos viennent les prendre pour les conduire à l'ambulance de Dugny d'où ils seront dirigés sur les hôpitaux. Nous nous couchons enfin, mais avec très peu d'envie de dormir.

*** Le Lt-Colonel CHARLES, Cdt l'Artillerie de la 63ème D.I., cite à l'Ordre de l'Artillerie divisionnaire

MARTIN Eugène, Brancardier à la 21ème Bie du 16ème R.A.

« Le 9 juin 1916 (à VERDUN), pendant un violent bombardement par obus de 210, s'est porté spontanément au secours de ses camarades ensevelis dans leur abri et, travaillant avec le plus grand mépris du danger, a réussi à dégager les morts et les blessés. A toujours donné l'exemple du plus grand dévouement, notamment le 13 Mars 1917, où sa pièce a eu à fournir un service particulièrement pénible. »

*** Cahiers retranscrits par Catherine Vidal-Chevalérias, petite-fille d'Eugène Martin, avec l'autorisation de ses petits-enfants : Jean Roche, Annie Roche, Françoise Courtadon, Jean-Pierre Fauve, Jacques Fauve et Jacqueline Actis.

Remerciements du cercle généalogique et historique d'Aubière, 2010

Ces cahiers ont été publiés dans leur intégralité dans "Racines Aubiéroises" n°66 en 201