MAIS POURQUOI MONTOIRE ?

Montoire : voyage au pays de la honte

Montoire : voyage au pays de la honte.

La voie n° 3 de la gare de Montoire n'existe plus. La gare ayant été fermée au trafic, cette voie a disparu depuis longtemps. Des pelouses l'ont remplacée, mais un projet municipal de foyers logements est dans les tuyaux. Au-delà, j'aperçois les entrepôts de la société Chavigny, qui fabrique des matériaux de construction. Le paysage banal d'une zone d'activités, là où l'histoire, en 1940, a fait une halte mémorable. C'est sur cette voie n° 3 que les seize wagons d'Erika, le train blindé de Hitler venu rencontrer Pétain, se sont immobilisés le 24 octobre 1940, à 15 h 29. Les ultimes manoeuvres avaient été dignes du Dictateur de Chaplin : la porte du wagon-salon du Führer devait au centimètre près coïncider avec le tapis rouge qu'on était allé chercher en toute hâte dans l'église Saint-Laurent de la ville. Un coup en avant, un coup en arrière : avant d'être éloignés, les cheminots français réquisitionnés s'étaient accordé ce petit plaisir du vaincu qui tente de mettre un grain de sable dans la belle mécanique du vainqueur.

Effacer la honte d'octobre 40

Témoin de la fameuse poignée de main entre Hitler et Pétain, la marquise a été également détruite après la guerre. Même le bâtiment, bombardé à la Libération par les avions américains, a été amputé de ses deux ailes. Il ne reste qu'une seule voie réservée au train touristique du Val-de-Loir et à un passage quotidien de marchandises entre Vendôme et Trôo. Peu après 1945, les tronçons qui reliaient Montoire à Blois, Tours et au nord du Loir-et-Cher - Sargé, Pont-de-Braye - ont été progressivement déposés. Si Montoire avait été retenue pour son noeud ferroviaire qui raccrochait discrètement la ville à la ligne Paris-Hendaye empruntée par Hitler, ce noeud fut rapidement démantelé. On s'était d'ailleurs dépêché d'effacer la honte d'octobre 40. Libérée par quelques jeeps américaines le 11 août 1944, la commune et son nouveau maire, le Dr Gamard, s'étaient empressés d'immortaliser les GI's devant la gare de la honte. Une poignée de cheminots, un bouquet de fleurs brandi par une jeune et innocente Montoirienne, la nièce de la fleuriste, et l'on avait cru que le cauchemar était effacé. Lorsqu'il fut question d'organiser une fête de la Libération, on se mit d'accord sur la date du 22 octobre. Soit quatre ans, jour pour jour, après la première entrevue de Montoire entre Hitler et Pierre Laval. Joli hasard. Ce jour-là, le Dr Gamard communiqua à ses administrés un message du général de Gaulle, daté du 17 octobre 1944 : "Je n'ai jamais douté des sentiments patriotiques de la ville de Montoire dont je sais qu'elle fut et demeure indignée de l'entrevue dont vous parlez et qui est odieuse à tous les Français." Un blanc-seing ambigu, car s'il donnait l'absolution, il suggérait aussi que le fardeau allait être lourd à porter. Jamais, d'ailleurs, de Gaulle ne dédouanera nationalement Montoire. Dans la construction gaullienne d'une France unanimement résistante, cette souillure ne pouvait avoir existé. L'innommable ne pouvant être nié, on le planquera sous le tapis. Un refoulement qui durera plusieurs décennies.

Montoire, un noeud ferroviaire en zone occupée

Mais pourquoi Montoire, petite ville de 4 000 habitants, fut-elle choisie ? Cette question récurrente, tout Montoirien qui s'intéresse à son histoire se la pose inlassablement. André Michel, l'adjoint à la culture, secoue la tête. Depuis cinq ans, il a mené un travail de fond, interrogeant les ultimes témoins. Il est le mieux placé pour répondre. Il rappelle les critères objectifs qui traînent parfois dans les ouvrages d'histoire. Il fallait une ville en zone occupée. Un noeud ferroviaire. Une position excentrée de la gare, qui assurait une certaine discrétion. Une autre commune avait été en balance, Montrichard dans le Cher, mais l'emplacement de la gare au coeur de la ville avait inquiété les Allemands. Un autre critère a joué : la proximité du tunnel de Saint-Rimay à trois kilomètres, susceptible d'offrir une protection au train du Führer en cas de raids des avions anglais. En ce mois d'octobre 1940, ils s'étaient raréfiés, mais on n'était jamais trop prudent. Partout où se rend le Führer, Yvoire-sur-Meuse, en Belgique, Margival dans l'Aisne, un tunnel doit pouvoir abriter son train. Celui de Saint-Rimay n'existait pas lors de la construction de la ligne en 1881. Il fallut que les paysans, obligés à des détours le long des rails pour rejoindre leurs champs, commencent à se plaindre. Le tracé de la voie fut modifié, ce qui nécessita la construction d'un tunnel sous la butte de Saint-Rimay. Ah, si les paysans ne s'étaient pas plaints ! Pas de tunnel ! Pas d'entrevue ! Mais ne réécrivons pas l'histoire. Pourtant, l'accumulation d'arguments ne suffit pas à justifier cette injustice, cette cruauté du ciel. Qui connaissait Montoire en 1940 ? Pas grand monde. En tout cas, pas Laval, qui avouera avoir découvert à cette occasion l'existence de ce petit coin de France. Quant au Dr Ménétrel, le médecin personnel de Pétain qui l'accompagna ce jour-là, il nota sur un carnet avant de quitter Vichy : "Départ pour destination inconnue vendéenne. Montoire." Ce docteur connaissait bien mal sa géographie.

Premier signe de l'histoire

L'injustice est d'autant plus criante que jusqu'à ce jour Montoire et ses rives paisibles s'étaient bien comportées. En 1566, un nouveau prieur est nommé à Saint-Gilles, l'église du XIIe siècle qui s'enorgueillit de trois fresques de Christ en majesté : il a pour nom Pierre de Ronsard, né un peu plus loin sur le Loir. Sous Bonaparte, un fils de Montoire, le général Marescot, s'illustre en imaginant un stratagème pour faire franchir les Alpes aux canons. Une sorte d'Hannibal à la française. En 1870, un autre général, Jouffroy d'Abbans, inflige ici une correction aux troupes prussiennes. Quel village de France peut-il s'enorgueillir, lors de cette guerre perdue, d'une bataille remportée sur les Prussiens ? En 1914, un autre fils du pays, Maurice Guillot, est le premier aviateur à effectuer une liaison entre Sydney et Melbourne : depuis, les Australiens le célèbrent en héros. Aucun accroc durant la Première Guerre. Au contraire : la ville est le lieu d'un camp de prisonniers allemands, des aviateurs. Le IIIe Reich a-t-il voulu se venger en choisissant Montoire ? s'interroge André Michel, qui cherche toujours de nouveaux mobiles. On n'ose le contredire. 1939 : le Loir-et-Cher accueille plus de 3 000 républicains espagnols et Montoire fait partie des communes désignées. Jusque-là, tout va bien. Un parcours sans faute. Comme un grand nombre de communes françaises de la région Centre, la ville est touchée par le premier exode, celui des Belges, bientôt suivis par des Brestois et des gens du Nord qui resteront pendant la guerre. Une partie des Montoiriens fuit aussi avant de revenir. L'armée allemande arrive le 18 juin 40. Premier signe de l'histoire ? Ce jour-là, peu d'habitants ont dû entendre l'appel du général : l'électricité est coupée, c'est le black-out. Il y a deux morts : un soldat français qui tombe d'un camion et un autre soldat, noir, exécuté froidement

. Le label "plus beau village de France"

Le 20 juillet, un géomètre allemand vient établir le relevé cadastral de la commune. A-t-on déjà des vues sur Montoire ? Les Allemands ont certes la réputation de ne rien laisser au hasard, pourtant la date semble précoce et l'idée d'une entrevue n'a pas encore germé dans les esprits. Les soldats prennent leurs quartiers à la caserne Marescot. D'après les témoignages, ils se montrent courtois. De temps à autre, ils volent quelques sacs de pommes de terre dans les champs, mais rien de grave. Une kommandantur s'installera bientôt sur la place principale dans la gendarmerie. L'hôtel du Cheval rouge est réquisitionné pour les officiers. D'autres possèdent leurs billets de logement. Quelques filles auront de mauvaises fréquentations, avec enfant à la clé. Deux à trois tondues à la Libération. La routine de l'Occupation. Les habitants se fournissent dans les fermes environnantes. Le système D. L'entraide. Montoire n'est pas à plaindre. Pour le bordel, on fait venir quatre filles de Paris avec leur maquerelle. Le mobilier vient à manquer ? On confisque les prie-Dieu de l'église Saint-Martin. Le drapeau allemand de la kommandantur s'emmêle dans les fils d'un poteau ? On s'en va quérir de l'aide au quincaillier voisin, qui met fin à l'incident grâce à un drapeau... tricolore. La ville, aux confins du Perche et du Blésois, est majoritairement rurale : les paysans, le plus souvent des anciens de 14, ne portent pas le boche dans leur coeur. Après 1942, les réfractaires au STO seront d'ailleurs nombreux, ils partiront se cacher dans les caves troglodytes de Lavardin, qui, à deux kilomètres de Montoire, semble narguer sa voisine avec son label "plus beau village de France"

Une partie de Montoire coupée du monde

 Non, pour Hitler, ils n'avaient rien demandé. Comme il se dit ici, on ne l'avait pas invité. Furent-ils d'ailleurs au courant de son passage ? La réponse est globalement négative. "On se demandait. On cherchait bien qui venait pour que ce soit ainsi." Mme Martineau, la nièce du fleuriste, se souvient : "Il est venu des camions d'Orléans pour des plantes vertes que mon oncle leur a mises en place. Et les gars d'Orléans sont repartis. M. Pilon, notre propriétaire, a pris sa brouette, il avait son tablier de jardinier, son chapeau de paille, il est monté à la gare pour aider mon oncle, mais il s'est fait virer. Il n'a pas eu le droit, lui." La gare est abondamment fleurie. Des haies de lauriers sont disposées. Un autre Montoirien, 11 ans à l'époque, suit avec un copain une compagnie qui se dirige vers la gare : "Le matin, je les avais vus en treillis. Mais là, ils étaient en grande tenue, les bottes impeccablement cirées. Ils ont marché, en rangs serrés, jusqu'à des chevaux de frise. Les feldgendarmen les ont laissés passer. Nos mères, qui se demandaient ce qu'il se passait, nous cherchaient, on s'est pris une taloche." Une partie de Montoire est coupée du monde. Au coeur de la ville, on continue à vaquer à ses occupations même si on s'interroge sur tout ce va-et-vient. Dès le 19 octobre, les Allemands viennent repeindre la gare et ses quais. Le chef de gare qui s'apprête à partir en retraite est prié d'anticiper son départ. On fouille ses affaires. Des kilomètres de câbles sont déroulés. Le 22 octobre, juste avant la première entrevue avec Laval, 800 soldats de la Wehrmacht débarquent en renfort. Des batteries DCA sont installées autour de la gare, près du bâtiment de la gare commerciale, encore visible aujourd'hui, et sur les collines environnantes. Les axes majeurs sont barrés. Devant la gare, les deux cafés sont fouillés et réquisitionnés. De l'autre côté de la route qui mène à Vendôme, on demande aux habitants de fermer leurs volets et de ne pas sortir de chez eux. Des avions quadrillent le ciel. Le 24 octobre, jour de la venue de Pétain, 700 soldats allemands supplémentaires sont logés dans la ville. Deux jeunes qui reviennent de travailler du hameau voisin de La Fosse butent sur ce dispositif à la gare où l'un d'eux habite : "Et là, étonnés de voir des musiques, des plantes. En ouvrant la porte, des voitures et des Allemands. Nous étions dans une pénombre, il tombait une sorte de brouillard. On s'est retrouvés mélangés à des Allemands. Je ne sais pas s'ils nous ont repérés. On est descendus à la cave pour réfléchir un peu

." Le maire sauvé par les gendarmes

Très rares sont ceux qui verront Hitler et Pétain. Il y aurait eu le fils des Pichot qui tiennent le café-restaurant en face de la gare : il parvient à échapper à la vigilance des Allemands installés chez eux et grimpe dans le grenier pour observer à travers la soupente. L'autre témoin, d'après André Michel, est une madame Guilbaud, dont la maison donne juste sur la gare. Elle est descendue dans la cave et, par le soupirail, elle suit l'arrivée du maréchal : à la Libération, Paris Match viendra demander à la vieille dame de reprendre exactement sa position, au milieu des toiles d'araignée. Le remue-ménage n'a échappé à personne, mais tout le monde se perd en conjectures, comme Jacques Proust : "J'ai vu passer dans la rue Saint-Denis un convoi avec trois voitures, dont celle du milieu portait un fanion tricolore. Je me suis dit : c'est des officiers français. Je ne savais pas que c'était Pétain.

" Un seul Montoirien ne peut ignorer la situation : le maire, Louis Renard, retenu en otage et confiné à son domicile. Il est déclaré responsable de tout incident éventuel. Deux officiers le surveillent : ils passeront les deux jours à jouer du piano chez lui. L'élu doit satisfaire les exigences allemandes. Pour la venue de Laval, 3 kilos de pain, 2,5 kilos de saucisses, 15 kilos de beurre, 25 camemberts. Le surlendemain, pour l'entrevue Hitler-Pétain, les commandes, pour une raison inconnue, ont grimpé en flèche : 18 kilos de pain, 100 kilos de pommes de terre, 15 kilos de beurre, 25 camemberts et 4 litres de lait destinés spécialement au Führer. Pour parer à tout empoisonnement, le maire se retrouve dans le rôle du goûteur. Renard étant dans le négoce viticole depuis 1867 - des vignobles jalonnent les coteaux au-dessus du Loir -, on s'amuse qu'un marchand de vin boive du lait. Le maire en rajoute et déclare qu'à présent il peut se considérer comme frère de lait avec Hitler. La phrase sera répétée à des résistants, qui goûteront peu le trait d'humour : le 11 août 1944, un groupe venu de la Sarthe viendra le chercher et Renard, qui a pourtant travaillé en sous-main avec la résistance, ne devra son salut qu'aux gendarmes. L'association coulait de source : le maire de Montoire était forcément un collabo...

source François-Guillaume Lorrain