MAURICE LETONTURIER REVIT L ENFER D AUSCHWITS

A 82 ans, Maurice Letonturier, ancien lycéen de Le Braz, revit avec douleur la période durant laquelle il a été arrêté et déporté à Auschwitz. Ce Plédrannais, qui a eu la chance de revenir des camps de la mort, entretient le souvenir de cette période pour la raconter aux jeunes générations.

« Je me rappellerai toujours de ces colonnes de gens amaigris, se soutenant les uns les autres et marchant tant bien que mal sur cette route. Ils étaient encadrés par des SS à cheval et par d’autres à pied avec des chiens. Dans l’état où ils étaient, c’était incroyable qu’ils aient survécu. » A cette époque, Maurice Letonturier est lui-même interné au camp de Buchenwald. Affecté à un commando de travail, il est en train de sabler une route quand lui apparaît cette vision d’apocalypse. Ces rescapés d’Auschwitz ont été évacués du camp d’extermination libéré par l’armée russe, le 27 janvier 1945. Les nazis n’avaient pas eu le temps d’achever leur macabre besogne et ils dispersaient vers d’autres camps, ces « morts vivants » d’Auschwitz. « Les Allemands nous ont demandé de nous rendre à la gare de Buchenwald, poursuit Maurice. Là aussi, nous avons assisté à un horrible spectacle. Des centaines de corps étaient entassés dans des wagons de marchandise. Beaucoup étaient morts. Certains vivaient encore. Nous avons dû les transporter empilés sur des charrettes à bras vers le camp de Buchenwald. »

Chambres à gaz

Maurice Letonturier, qui a passé un an à Buchenwald, a, lui aussi, connu le camp d’extermination d’Auschwitz« Je n’y ai passé que douze jours, dit-il comme pour s’excuser d’avoir échappé à la mort qui a fauché quelque 6 millions de Juifs, Tsiganes, Hongrois et autres peuples pourchassés par les nazis, comme ces gens qui arrivaient par wagons entiers et étaient directement conduits vers les chambres à gaz et les fours crématoires. »

Arrêté le 10 juin 1943, pour avoir affiché « des Vive de Gaulle, A bas Pétain ! », le jeune Maurice, alors âgé de 17 ans, est condamné à un an de prison, et incarcéré à Redon, Rennes, Blois, avant d’arriver à Compiègne« La police et la milice française avaient fait le sale boulot, estime l’ancien résistant, les nazis n’avaient plus qu’à nous transférer en Allemagne. » Le 27 avril 1944, alors qu’il a pratiquement purgé sa peine, Maurice est embarqué dans un wagon de marchandise. « On ignorait que les camps de déportation existaient. On se disait qu’ils avaient besoin de main d’œuvre en Allemagne. »

Les déportés sont entassés à 100 par wagon« Notre convoi comportait 1 655 personnes, dont 40 Costarmoricains. On était très serrés, sans eau, avec une tinette dans un coin. On pensait qu’on serait arrivé le lendemain. » Le convoi a mis quatre jours pour rallier Auschwitz. « C’était atroce ! Sur l’ensemble du convoi il n’y a eu que quelques morts, mais la folie en avait gagné plus d’un. En arrivant là-bas, j’étais inconscient. La pluie, mais aussi les cris des SS et les coups de feu tirés sur certains de nous m’ont réveillé. »

Arrivés au camp, les déportés sont conduits dans deux grands baraquements, près du crématoire 4« Dans la nuit, ils nous ont tatoués, désinfectés, rasés. » Les déportés, qui avaient déjà vécu l’inimaginable dans le convoi, découvrent les fours crématoires. « On les voyait et on les reniflait. Mais on pensait que c’était pour les morts. » C’est quand la rumeur des chambres à gaz arrive jusqu’à eux que la peur les envahit. « Nous sommes restés douze jours à Auschwitz. Nous avons vécu des séances de discipline abêtissantes avec les kapos, raconte l’ancien déporté. Un jour, on a découvert notre camarade Ernest Le Guen, cordonnier rue de Quintin, mort d’épuisement. Il était allongé dans la boue à la porte du bloc. » Environ un an plus tard, Maurice perdra son camarade Yves Harnois, porté disparu, à Buchenwald. De retour au pays, Maurice n’a de cesse de témoigner auprès des jeunes. « N’oubliez jamais ! » leur dit-il pour éviter qu’une telle horreur se reproduise.

Six millions de victimes dans les camps

Auschwitz était le camp d’extermination massif des Juifs et des Tziganes. Entre 1 million et 1 million et demi d’entre eux ont péri dans ce camp. Bon nombre de ces gens passaient directement du train de marchandises aux chambres à gaz. Ceux à qui on tatouait un numéro, comme Maurice Letonturier, étaient répertoriés sur des registres. Leur « durée de vie » était plus longue. 4 500 Français non juifs ont péri à Auschwitz, ainsi que 230 000 résistants, politiques, personnes embarquées dans des rafles, prisonniers de guerre soviétiques, villageois polonais… Sur un convoi de 230 femmes résistantes ou syndicalistes, parti de France le 24 janvier 1943, seules quarante-neuf sont sorties d’Auschwitz. Quarante-cinq d’entre elles ont eu leur mari fusillé avant la déportation, vingt-quatre autres ne retrouveront pas le leur au retour. Le convoi du 6 juillet 1942 a emporté 1 170 communistes, syndicalistes et résistants. 119 ont survécu. Le régime hitlérien avait prévu d’exterminer 11 millions d’êtres humains. Il en a supprimé 6 millions.

Source : Article Ouest-France, 17 janvier 2005. Auteur : Jean-Jacques Rebours.