Extraits du livre de Günter PENGEL

" Prisoner of war " au " Prisonnier de guerre "

 

La fin du combat et le début de la détention

Nous avons fui vers l'est devant les Américains, mais nous avons été repérés par un avion américain. Arrivés à Füssen nous nous sommes retrouvés entourés d'Américains au nord , au sud, à l'est et à l'ouest. Nous avons voulu couper à travers les broussailles vers le sud, mais soudain nous avons vu des pistolets pointer sur nous.

C'était le début d'une captivité dont nous ne pouvions alors pressentir ni les horreurs ni les dangers. L'Américain qui me conduisit tâta mon corps de haut en bas, mais n'était pas aussi méchant que les autres, et me laissa quelques affaires personnelles. Ma montre changea purement et simplement de propriétaire. Il me parlait un allemand défectueux et m'expliqua que ses parents étaient originaires de Vienne et de Tangermünde. Je lui répliquais que j'étais aussi originaire de Tangermünde et il devint presque amical. Mais la joie passa rapidement. Il me conduisit vers d'autres américains qui gardaient déjà d'autres prisonniers. Je vis pour la première fois les soldats de garde ennuyeux et mâchonnant à longueur de temps ,à qui nous devions nous abandonner à la vie et à la mort.

Le soir nous avons été amenés au sud de la ville de Füssen sous bonne surveillance, comme un troupeau à son étable. Il n'était pas question de penser à fuir, comme nous l'avions fait autrefois à Hermeskeil dans le Hunsrück.

Le lendemain matin nous sommes montés dans des camions par groupes de 50 à la force des matraques et des baïonnettes. Nous avons fait un tour dans les rues de Füssen pendant environ 4 heures. Après cette farce nous sommes revenus à notre point de départ. Nous nous apprêtions à passer une deuxième nuit ici lorsque un coup de sifflet strident nous donna l'ordre de nous présenter au n°5. Après une longue marche les prisonniers atteignirent le pénitencier de Kewten.

Après la fouille nous avons été dispersés en groupes, selon un principe pas très défini. Quelques groupes furent emmenés dans des camions, les autres restèrent sur place. Il s'ensuivit le contrôle SS que nous avions déjà subi plusieurs fois. Puisque j'étais à l'armée je n'avais naturellement pas le tatouage, et ainsi j'ai été incorporé comme membre de la wehrmacht.

Puis suivirent les interrogatoires, les questions sur notre unité, si nous étions des SA (formation paramilitaire nazie) ou des SS ou du NSDAP (parti national-socialiste). Beaucoup d'interrogés étaient accueillis avec un " heil Hitler ". Moi-même je portais l'insigne d'officier aspirant, que les Américains trouvaient comique.Il s'ensuivit des questions diverses à la suite desquelles je fus incorporé comme officier. C'était l'espoir de beaucoup d'autres. Malgré tout nous avons été entassés comme du bétail par groupes de 50 dans des camions et nous sommes partis à la vitesse d'un camion de pompiers.

Nous sommes ainsi arrivés à Kaufbeuren, l'ancienne caserne de la Luftwaffe où autrefois nous étions approvisionnés. A Kaufbeuren on nous laissa tranquille, quelques uns commençaient à respirer profondément et croyaient avoir échapper au plus dur de la détention. Mais le lendemain ils ont dû se rendre à l'évidence. Le soir les camions sont repartis.

Alors que nous traversions à une heure avancée la ville de Ungerhausen près de Memingen, notre camion tomba en panne. Les autres américains continuèrent leur route et laissèrent le chauffeur noir seul avec ses 50 prisonniers dans la nuit. Le chauffeur devait être un homme aimable, car il demanda asile pour nous à la première maison. La femme du commerçant Berb nous a aidé tout de suite à organiser notre logement chez elle et chez des voisins. Sa fille nous aida aussi. Comme nous avions très faim nous nous sommes servis copieusement des plats qui nous étaient proposés. L'officier le plus gradé avait donné sa parole d'honneur qu'aucun des prisonniers ne profiterait de la situation pour s'enfuir. Quelques-uns quittèrent le village en pleine nuit pour être logé dans les environs, mais malgré l'envie personne ne faillit à la parole d'honneur.

Lorsque nous avons repris la route le lendemain, personne ne manquait à l'appel et le major ne connut aucune difficulté. Aux environs de midi ,nous étions au camp de Heilbronn, plus tragiquement connu sous le nom de stade de sport de Heilbronn. Les conditions étaient ici les mêmes que celles que nous avons vécues plus tard à Bretzenhain près de Badkreuznach. En résumé, je ne me souviens pas dans quel camp les conditions étaient pires.Après la fouille, il ne nous restait que ce que nous portions sur le corps. Nous avons creusé la terre avec les mains, et nous avons essayé de nous protéger des averses incessantes. J'avais emporté de Kaufbeuren des housses de couette qui traînaient et je m'en suis servi comme couverture et protection contre la pluie.

Les Hongrois du camp avaient plus de chance car on leur avait laissé plus de choses. Il s'organisa petit à petit un marché noir. L'eau potable était rare ainsi que les conserves. Très vite régna la loi du plus fort, et cet état de chose devenait insupportable.

L'accès aux latrines était détrempé. Il en émanait une odeur épouvantable même lorsqu'elles étaient traitées au chlorure de chaux .Un jour le plancher des latrines céda, et ce qu'il arriva se passe de description. Les personnes sensibles se renfermèrent sur elles-mêmes et se laissaient porter par leur destin. Il y eut les premiers suicides.

On a beaucoup écrit sur les camps, personne ne comptait les morts ou plutôt les morts affamés. Le matin un commando de prisonniers devaient charger les morts dans un véhicule, comme l'équarisseur transporte le bétail mort. Je sais que ceux qui décédaient au camp de Bretzenhain étaient enterrés à Guldental près de Stromberg. Il est encore difficile de décrire l'incroyable, bien que sur la fin de ma vie j'ai pris un nécessaire recul. Il n'y avait aucune pitié. Il y avait dans le camp des enfants et des vieillards. Beaucoup devinrent fous ou étaient proches de la folie. Il n'existait pas de perspective pour échapper à cet enfer. Nous étions déjà voués au déclin, lorsque qu'un train fut formé en juin 45 pour nous transporter vers un futur incertain dont le but était le camp de Rennes en Bretagne.Après huit jours de trajet, soumis à l'autorité de soldats américains en état d'ébriété, nous sommes descendus au pas de course à la gare d'Arnage près du Mans.

 

Le camp 1102 de Rennes

Il s'est passé un événement sur le trajet vers le camp de Rennes qui ne peut être pas passer sous silence. Un soldat américain de garde, toujours sous l'emprise de l'alcool, avait perdu son frère pendant la guerre. Il s'était imaginé avoir reconnu parmi l'un des prisonniers le soldat dont la balle de pistolet avait tué son frère Nous sommes restés debout pendant une journée dans une gare de marchandises à Paris. Avec ces mots: " toi avoir tué mon frère! ", il fixait dans les yeux le prisonnier. Les autres prisonniers dans le wagon restaient impuissants et les gardes américains riaient. En conclusion ,il finit par crever un œil à ce prisonnier sans défense. Il continua à le maltraiter jusqu'à notre arrivée dans le camp de Rennes où il reçut seulement les premiers soins par le médecin allemand du camp. Avec beaucoup de difficultés, il réussit à le faire rapatrier en Allemagne, car le Commandant américain du camp haïssait les Allemands comme aucun autre pareil.

Ce camp était surnommé par les prisonniers " l'enfer de France " et surpassait de loin la cruauté des camps allemands, ce qui n'a jamais été dit. De l'extérieur tout paraissait bien. Dans le camp il y avait des tentes. Nous étions 10 groupes de 100. Les camps se succédaient. Personne se savait combien il y en avait. On supposait que dans la lande de Rennes nous étions, plus de 50 000; d'autres parlaient de 100 000. Il y avait aussi une unité d'infirmières de la Croix Rouge et des assistantes de la défense passive. Des choses très horribles ont été racontées à ce sujet, je ne sais pas si cela est vrai, c'est pourquoi je laisse ce thème à son propre cours, Les récits nous paraissaient à nous, anciens soldats, inconcevables.

Comme je l'ai dit, nous avions des tentes, mais nous ne devions pas les utiliser pendant la journée. Nous devions nous tenir en dehors des tentes, toujours en mouvement. Les Américains et la police du camp allemande , veillaient au maintien de l'ordre de notre chef de camp américain, aux cheveux d'un blond roux

Le ravitaillement du camp commençait le matin par un café. Les fumeurs se battaient pour avoir le marc. Au début il y avait les boîtes de ration que nous connaissions déjà. C'était le ravitaillement pour la journée. Les prisonniers s'empressaient de les manger aussitôt, car tout le monde était affamé et les vols de nourriture étaient courants. On tondait les cheveux en dessinant une croix à celui qui était pris à voler. On le marquait ainsi.

Le plus difficile était de supporter la forte chaleur de cette région de landes car nous n'y étions pas habitués. Cela nous épuisait plus que la pluie et la boue des camps allemands. On n'avait presque rien à boire. C'est là que nous nous sommes aperçus que la soif était plus difficile à supporter que la faim. Le fait de fumer le marc de café fut pour beaucoup fatal. Mais tous, nous souffrions de la dureté insupportable du commandant de camp américain. Nous avons voulu savoir s'il était juif ,bien qu'il n'en avait pas le faciès Pour cela,nous avons dû payer l'interprète allemand .

Celui qui avait le rôle le plus difficile était le médecin allemand. Un jour à midi, le groupe de 100, devaient être présent prisonniers lors de l'appel. Les malades qui avaient l'autorisation de rester sous la tente devaient de toutes façons se présenter. Ceux qui étaient les plus faibles avaient l'autorisation de rester allongés derrière le groupe. Un jour, le médecin avait autorisé un soldat qui était mourant, de rester sous la tente. Le Commandant s'étant aperçu de son absence à l'appel, il entra dans une telle colère ,qu'il ordonna au médecin de venir immédiatement. B....fut giflé et brutalisé avec les pieds devant le groupe rassemblé. A la fin ,on mit une table debout, et le médecin devait faire avancer la table en se penchant avec son nez. Et tout cela dans la chaleur bretonne. Cela dura jusqu'à ce qu'il s'écroule. Il fut ensuite un homme brisé.

Après 14 jours dans le camp de Rennes, nous avons obtenu en supplément à notre ration: une soupe chaude avec du vermicelle ou du soja, ainsi que 3 cigarettes par jour. Il s'ensuivit un grand marché noir. Les équivalences augmentaient chaque jour comme à la bourse. A la place des boîtes de conserves nous avons eu du pain blanc. Le premier jour c'était un pain pour 100 hommes. Personne ne voulait le partager. Finalement c'est moi qui l'ai fait. Il y eut ensuite un pain pour 10 hommes et plus tard d'un pain pour 5 hommes.

Petit à petit nous avons été enregistrés comme " prisonniers de guerre ". Mais nous ne savions pas que bientôt nous serions transférés aux Français. Vers la mi-juillet ,ces derniers prirent possession du camp et nous pensions que cela ne pouvait pas être pire qu'avant.

J'aimerais vous raconter encore une rencontre que j'ai faite personnellement. Lors des promenades forcées je rencontrais un prisonnier affamé. On avait petit à petit , fait connaissance, et ensuite nous avons échangé nos noms afin de nous reconnaître. Nous étions en fait voisins et avions joué ensemble quand nous étions petits. Il s'appelait Werner Thoede de Schernickau. Nous avions décidé de rester ensemble dans la mesure du possible. Cela ne fut pas possible car son nom commençait par un " T " et le mien par un " P ". Les groupes de 100 prisonniers étaient ordonnés par ordre alphabétique.

Le nouveau commandement français changea le ravitaillement. Le matin ,on nous distribuait un jus de chaussette indéfinissable en guise de café, que nous buvions cependant ,car il était chaud. Je me souviens encore que le premier jour à midi nous avons eu des pommes de terre pelées avec du sel, et beaucoup pensaient que les Français qui ne possédaient pas grand chose (à l'inverse des américains) nous soignaient particulièrement mieux. Mais quelle illusion! Dès le 2ème jour ,à midi, on nous donna une sorte de jus de betterave rouge. A la place des boîtes de conserve américaines et du pain blanc américain ,on nous donna un pain pour 5 ou 3 hommes avec un peu de sucre ou de la margarine. Avec le recul il est difficile de dire quel était le meilleur ravitaillement, mais nous étions tous contents de ne plus avoir notre chef de camp américain.

C'était beaucoup plus agréable avec les poilus, et nous avions un chef de camp français et un chef allemand. Petit à petit il était bien clair que les gens de la cuisine et la police du camp étaient en cheville pour s'enrichir sur le dos des occupants du camp. Ils furent de plus en plus haïs par tous, ce qui avait une signification fatale pour le futur. Ils avaient tous les droits de vie ou de mort sur les prisonniers avec l'assentiment du commandant français du camp. Le règlement du camp ne changea guère.L'appel se faisait comme auparavant, niais nous avions le droit de nous rendre sous les tentes pendant la journée, et nous n'avions plus l'obligation de marcher toute la journée. Cependant, la plupart des prisonniers étaient en piteux état, et la sous alimentation avait des conséquences catastrophiques.

Le nombre des morts par sous alimentation et dépression augmentaient régulièrement. Plusieurs contingents de 100 étaient réduits à 70. Le commandant français du camp, un alsacien, nous fit savoir au bout de 14 jours, lors de l'appel, que nous pourrions être aussitôt libérés si nous nous engagions à servir dans la légion étrangère. Ceux qui étaient d'accord recevraient aussitôt un bon ravitaillement et des cigarettes. La vie dans la légion nous était dépeinte en rose. Mais à peine 10 prisonniers acceptèrent cette proposition. Ils reçurent immédiatement un traitement de faveur et restèrent quelques jours au camp pour attirer éventuellement d'autres volontaires, mais en vain.

Après quatre semaines sous la direction des poilus, nous avons été emmenés vers les camps de travail. On nous embarqua dans des wagons à bestiaux à l'écart d'une gare, afin que nous ne puissions pas nous orienter. Ainsi nous avons roulé parallèlement à la côte jusqu'au Pas de Calais. A chaque arrêt, on décrochait des wagons. On entendait : " allez, tout de suite, allons enfants de ma patrie pour la grande nation, charbon, charbon, allez! " Ainsi on comprit que les prisonniers seraient mineurs. Mon arrêt fut la mine de Hénin Liétard. C'était le passage de " Prisoner of war " au " Prisonnier de guerre ".

 
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