DU CLANDESTIN AU RESISTANT

. Un jour, un dimanche de fin août 1943, nous sommes sortis, toujours à vélo, au lac d'Aiguebelette. Au retour un camarade vint rouler à côté de moi et me parla: « Ne penses-tu pas qu'il faut faire quelque chose contre les Allemands, contre les collaborateurs et qu'on ne peut pas simplement se cacher ? » 

 

Il a remué en moi la fibre patriotique et résistante que j'ignorais peut-être encore. Il sut très bien me parler ce camarade qui s'appelait Charles Wolmarck. C'était un Juif parisien, un grand résistant communiste, dont j'ai connu l'histoire seulement après la libération. 

 

Les Allemands ont réussi à l'arrêter au printemps de 1944. Ils l'ont assassiné avec d'autres résistants en juillet 1944 au bord de la route de Grenoble à Lyon. A cet endroit, au village de Charnècles, une stèle rappelle aujourd'hui leur souvenir. 

 

Ce dimanche-là marque un tournant dans ma vie. Jusque-là, j'avais été simplement un clandestin et à partir de ce moment-là, je suis devenu un résistant. 

 

J'étais engagé dans la jeunesse communiste par hasard, en somme. Ce sergent recruteur, comme je pourrais l'appeler, aurait aussi bien pu me recruter pour la jeunesse gaulliste ou bien au contraire dans la jeunesse sioniste, car, aux Auberges de la Jeunesse, ça grouillait de clandestins de toutes sortes. 

 

Il y avait énormément de Juifs, de tendances très diverses et d'autres, des résistants non-juifs, et puis, tout simplement, des jeunes qui voulaient sortir et qui n'étaient pas résistants du tout. 

 

Je suis donc entré aux Jeunesses Communistes, tout en continuant à travailler chez M. Lucas. Les actions de résistance se passaient le soir, ou en fin de semaine. Ce n'était guère autre chose que la distribution de tracts, des inscriptions sur les murs, des appels à la résistance active. Une résistance quand même qui était dangereuse et qui aurait pu provoquer mon arrestation ... 

 

Extrait du livre de Herbert Herz : « Mon combat dans la Résistance FTP-MOI, souvenirs d'un jeune Juif allemand », aux éditions Murie

"Quelle honte ! Et quel avertissement pour ceux qui croyaient qu'on ne verrait pas "ça" chez nous. Nous y sommes ! en pleine terreur, en pleine bestialité hitlérienne. 

 

Le 16 juillet, les bêtes fauves de la S.S., les apaches des Sections d'assaut qui règnent sur notre Paris ordonnent à la Police française, à la Garde mobile, aux Inspecteurs, d'arrêter tous les Israélites étrangers de Paris. (...) 

 

Les policiers français, contraints d'obéir, sont écoeurés par la besogne infâme. Certains refusent ; 400 arrestations parmi eux. Quant à la population parisienne, elle est admirable de solidarité agissante ; on cache les traqués, on recueille les enfants, on maudit publiquement les bandits nazis. Paris n'en peut plus de cette honte. Paris se prépare à la lutte pour retrouver son vrai visage (...) 

 

Français ! Prenez-y garde ! Ne vous imaginez plus désormais que les brutes hitlériennes vous traiteront mieux que les Polonais et les Tchèques martyrs ! 

 

Qu'on ne s'y trompe pas : pour les Allemands, nous Français, nous sommes des esclaves "étrangers" vis-à-vis du peuple maître, seul digne de vivre. Hitler prendra nos hommes, nos femmes et nos enfants, comme il le fait avec les autres peuples et avec les Juifs. Ne croyez pas, Français, qu'on nous ménagera plus que les autres (...). 

 

Ce qui s'est passé à Paris le 16 juillet, cette honte dont tout homme rougit, c'est un avertissement pour nous tous. 

 

C'est avec une joie sadique, dans des buts bien déterminés que les nazis traitent ainsi Paris. Accepter, quand on est Français, de telles infamies, c'est pire que d'être vaincu. 

 

Français de la zone non-occupée ! gare à vous ! La terreur hitlérienne approche, Français de tous les milieux, de toutes les es, de toutes les religions ; quand Hitler frappe, tue, torture en France, c'est vous qu'il vise, tôt ou tard. 

 

Révélez les horreurs de Paris ; soyez solidaires de toutes les victimes ; abritez-les ; cachez-les ; refusez de laisser salir la France, et luttez avec les mouvements de résistance, contre les bourreaux nazis, leurs traîtres et leurs chiens couchants. 

 

POUR LA LIBÉRATION QUI VIENT !" 

 

 

Extrait d'un tract du "Franc-Tireur", août 1942. Dominique Veillon, "La Collaboration, Textes et Débats", Le livre de poche (n 5002) Paris, 1984.

 

Françoise Verny -

Éditeur et écrivain, Françoise Verny, décédée en 2004, a rédigé, peu avant sa mort, un petit livre consacré à son amitié avec une jeune Française arrêtée et déportée par les Allemands, parce que juive. 

 

Les dénonciations

 

 

« La disparition de Nicole et de sa mère s'inscrit dans la tragédie juive qui jette un voile sur notre bonheur familial ces années-là. Début 1943, mes parents jugent prudent de faire partir mes grands-parents en zone sud où, en effet, ils ne seront pas inquiétés. Ils organisent leur départ avec un passeur. Munis de faux actes de donation dont le papier trop blanc trahit l'âge, ils vont essayer de sauver le contenu de l'appartement de Neuilly. Avec la complicité de Monsieur Tailleur, déménageur dont Papa soigne les enfants, ils transfèrent les meubles et différents objets dans un dépôt protégé – des biens qu'après la guerre ils ne récupéreront pas. Mon frère et moi participons à l'opération avec un grand jeune homme qui nous avoue appartenir à la Résistance. Quelques jours après, mon père est convoqué dans un immeuble neuf, à l'angle du boulevard Malesherbes et du boulevard de Courcelles, par un service allemand qui a eu vent du déménagement. La veille, nous avons passé la nuit à exposer l'acte de donation à la lune dans l'espoir, absurde et vain, qu'il acquière une patine. Le lendemain à midi, mon père revient, blême. « Jamais, nous dit-il, je ne me suis senti aussi humilié. » Et il nous raconte : reçu par un officier allemand très courtois, qui lui reproche d'avoir soustrait des biens juifs [Françoise Verny est d'ascendance juive par sa mère] (la concierge de Neuilly nous avait dénoncé), mon père s'étonne : « Mais mon capitaine, je ne comprends pas vos motivations : en France, depuis l'affaire Dreyfus, il n'y a plus de « problème juif », l'antisémitisme a disparu. » « Vraiment ? » répond l'officier, et il ouvre une grande armoire où sont empilées enveloppes et cartes : « Si j'en juge par le nombre de dénonciations qui nous sont adressées, l'affaire n'est pas close. » Mon père baisse les yeux, bouleversé. 

 

Cet honnête homme ne pensait pas que ses compatriotes étaient capables de tant d'ignominie. Il ignorait le mal et respectait la tradition humaniste de son pays. Je n'oublierai jamais le désespoir de ce grand naïf. Comme Monsieur Alexandre, le père de Nicole, il était porté par l'optimisme, protégé par une vision lumineuse de la France, aveuglé. Et pourtant : à l'automne 1941, on organise à Paris une exposition sur les Juifs ; mon père veut nous y emmener, mon frère et moi, pour nourrir notre haine du racisme. Ma mère s'y oppose, par superstition, je suppose. »

Extrait de Françoise Verny. Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? Paris, Grasset, 2005, pp. 75 – 79.