EN CAVALE POUR MIEUX REJOINDRE L ANGLETERRE

Walter Lewino

Le lendemain matin, changement de décor, on vient me contacter pour me proposer de participer à une opération secrète de désertion prévue pour le surlendemain. En effet, j'avais laissé entendre qu'à notre première escale j'avais l'intention de quitter le navire en douce. Pour quelle raison ? Pour rejoindre un bureau de la France libre à l'étranger et m'y engager sous un faux nom. Lors de mes premiers contacts à l'état-major des FAFL, j'avais compris que ma double nationalité poserait problème. Né en France de parents britanniques, je jouissais théoriquement de la double nationalité avec droit d'option à 21 ans ou lors de mon engagement dans une des deux armées. Hélas ! ce droit d'option avait été supprimé par Vichy et, aussi curieux que cela puisse paraître, en plein conflit, le gouvernement britannique reconnaissait les décisions de Vichy, du moins pour ce qui concernait le délicat problème des doubles nationalités. Je n'avais pas l'intention de me retrouver anglais, bon Dieu non !

Une demi-douzaine de déserteurs

Alors a germé une idée farfelue dans ma petite tête de gamin. Puisque c'était la possession de mon passeport britannique qui m'avait en partie aidé à m'évader de France et révélait mon British subject by birth, eh bien ! j'allais m'évader d'Angleterre et revenir à Londres sous un autre nom, bien français celui-là. Cela explique mon engagement sur ce sacré Tibia pourri qui éprouvait des difficultés à composer ses équipages. Me voilà donc acoquiné avec une demi-douzaine de déserteurs, dont un ou deux des violeurs de la veille. On se donne rendez-vous dans un bistrot de la ville, où je verse, à celui qui s'est imposé comme le chef, le montant de ma solde que je viens de toucher. Au bout de quelques heures, on rejoint une camionnette où on s'enfourne sous la bâche. Direction Augusta dans le Maine, c'est-à-dire aux États-Unis, en Amérique quoi ! Pourquoi pas. Le voyage doit durer près de deux jours pleins. C'est grand, le Canada, surtout sous la neige, et on roule, et on roule. Le soir, première étape dans un bled nommé Oxford, pour une fois je me souviens bien du nom. Une auberge paumée en bord de route, un potage, un chien-chaud pour tous et des canettes de bière pour les malins qui ont conservé un peu de pognon. Notre hébergement pour la nuit est prévu dans la paille d'une grange voisine. J'avais rêvé d'un voyage plus romantique, mais je me console à l'idée que je suis sans doute le seul sur terre à m'être évadé d'Angleterre pour revenir précisément... en Angleterre.

"Stop to be stupid"

Au petit matin, il fait à peine jour, branle-bas de combat, trois MP, revolver à la ceinture, débarquent, nous font signe de nous lever et de les suivre jusqu'à notre camionnette où ils nous enfournent de nouveau, prenant bien soin de fermer la bâche. Retour à la case départ. Au poste de la police maritime de Halifax, nous retrouvons notre skipper qui nous identifie un à un, sans nous adresser la parole. Je comprends que mon cas pose un problème, car j'ai moins de 18 ans. À la suite d'une tractation avec le chef MP, le skipper signe une décharge et me récupère pendant que les autres sont embarqués pour Dieu sait où. "Stop to be stupid" furent les seuls mots qu'il m'adressa pendant que nous regagnions le navire à pied. Décidément, je n'étais pas fait pour déserter. Notre second voyage nous amena à Curaçao, une petite île au large du Venezuela, où je n'avais aucune chance de trouver un représentant de la France libre. À mon retour en Angleterre, j'appris que le problème des doubles nationalités était réglé et je pus m'engager dans les FAFL en tant que citoyen britannique prêté à une armée alliée la

Cabin'boy, publié en 1991, aux éditions de Fallois.

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