LE TEMOIGNAGE D YVETTE GOBERT ET DE NOEL HAPPE

Mon mari et moi on a d’abord commencé dans la résistance en 1942. Dans le Loir-et-Cher, et alors au bout d’un certain temps, vu les actions qu’on faisait, on a été obligé de partir. Alors nos chefs nous ont dit, il faut que vous alliez sur l’Indre et Loire, parce qu’il y a pas mal d’arrestations. Là-bas il y a un creux. Donc il faut que vous alliez le boucher. Alors on est venu en Indre-et-Loire en mai 1945. Je travaillais dans une usine de conserve. J’avais 24 quatre ans.

Avant la guerre, de mon métier j’étais gantière. Je me suis marié en 1934. Alors après j’ai toujours continué dans les gants. Après j’ai été arrêtée et puis je suis rentrée dans une usine de conserve. Je trouvais que je gagnais davantage. Et après en 1942, c’est là qu’on a pris contact avec des résistants, qui nous ont fait rentrer dans la résistance.

On est donc venu en mai, première semaine de mai 1944, on a donc tourné tant bien que mal. Mon mari était responsable pour les parachutages et moi j’étais agent de liaison. Mon mari a été arrêté le 1er août 1944 au château de Vaux, et moi j’ai été arrêté le 3 août 1944, un petit village qui s’appelle Coulommiers, qui se trouve face au château de Chenonceaux. Il faut traverser le Cher et on se trouve en face. J’ai été arrêté là. De là, automatiquement, transport à la Gestapo de la rue Victor Hugo, et alors là, avec la grande Clara Knecht qui nous battait à tour de bras, j’aime autant de vous dire que je n’oublierai pas le nombre de marches qu’il y a du premier étage jusqu’à descendre à la cave parce que quand on était en haut des marches, elle nous poussait jusqu’en bas. Je suis resté là jusqu’au 10 août 1944. De là on a pris le train qui descendait de Rennes et on a embarqué à la Ville aux Dames. De là on est passé à Vierzon, de Vierzon on a descendu jusqu’à Dijon, de Dijon on est remonté à Paray le Monial. A Vierzon d’abord, il y a eu un très très fort bombardement, les Allemands se sauvaient de partout, nous on était enfermé dans le wagon, et dans ce wagon il y avait une jeune fille qui venait de Rennes qui avait été mitraillée en route, elle était là avec nous, les asticots lui sautaient de partout. Et dans le wagon, il n’y a pas à dire, on était comme des sardines. On a tapé dans les portes du wagon, ils n’ont jamais voulu ouvrir. Et de Dijon, on est remonté à Paray le Monial, là le train s’est arrêté parce qu’il y avait encore un mitraillage et à force que on tape sur les portes dans les wagons, ils sont arrivés à ouvrir la porte pour faire descendre cette jeune fille qui s’appelait Agnès de Nanteuil. Son corps est resté à Paray le Monial. Je ne sais pas si par la suite les parents, la famille, a pu le récupérer. On n’en sait rien. Et après, ils nous ont refermé la porte, bien entendu, et le train reparti en direction de Belfort. Là ils nous ont descendu, on est resté une nuit dans la caserne de Belfort. Le lendemain on a repris la route dans ce wagon. On est passé à Sarrebruck. Donc en définitive on est parti de Tours le 10 Août et on est arrivé à Ravensbrück le 2 septembre.

C’était un train à bestiaux. Tous les déportés, tous ceux qui ont été raflés, hommes, femmes enfants, on était dans des wagons à bestiaux. Il y avait rien, on était par terre avec la tinette dans le coin du wagon. Il n’y avait rien d’autre. Pour manger, a Paray le Monial, il y avait des civils le long des lignes, il se sont bagarrés un peu avec les Allemands, pour nous passer par les petites lucarnes du wagon à bestiaux des bouts de poulet, de pain, etc. Autrement on n’avait absolument rien. Alors ce qu’ils ont fait le mieux, c’est que, quand il y a eu ce fort bombardement, il se sont ramenés après que ça ait été fini, ils se sont douchés sur le quai, et après dans les sauts ils voulaient nous apporter à boire. Ils venaient de se doucher dedans. Dans le wagon, il n’y avait absolument rien, ni eau, on avait que des latrines dans le coin du wagon. On arrive à tenir par le moral, c’est tout. Il n’y a pas autre chose.

Devant nous, quand on est arrivé à Ravensbrück, il n’y a pas loin d’1 km quand le train s’arrête là et après il faut marcher à pied. Ils nous ont fait descendre des wagons, j’aime autant vous dire, faut descendre n’importe comment, ils nous poussaient, vas-y donc, si on tombe, tant pis, et puis quand on est arrivé un peu plus loin on causait quand même entre nous on s’est dit : ici il y a des belles maisons, à ce moment-là il y avait des géraniums oui, mais manque de chance c’étaient les appartements des SS. Alors quand on a passé la barrière, comme un passage à niveau en France, de l’autre côté ce n’était plus la même chanson, j’aime mieux vous dire. Alors là, on est resté debout. Et on a couché dehors, par terre. Le lendemain matin quand on s’est réveillés on était couverts de gelée blanche. Et puis c’est tout. Ça a été l’appel pour nous déshabiller, etc. C’étaient des baraquements. À l’intérieur c’étaient des lits superposés par étage, il y avait trois étages. Alors si on avait la chance d’être en haut c’était bien, malheureusement souvent de fois… On allait là où il y avait une place. Alors quand il y avait quelqu’un au-dessus de nous qui avaient le typhus ou je ne sais quoi, ça nous tombait de partout.

La journée commençait le matin à trois heures. On était dehors. Et puis on attendait. Les SS venaient. Les chiens. Il fallait attendre. Là-bas, on est toujours par colonnes de 5 x 5. Si on était pas toujours comme il faut, claques et vas-y. Et toute la journée c’était comme ça. On nous emmenait à droite on nous emmenait à gauche. Il fallait faire la quarantaine à Ravensbrück. On était là pendant 40 jours. Avec le même système tous les jours. Le problème. Et alors après, après la quarantaine on nous emmenait dans les champs. On a coupé des arbres. Pour nous occuper. On a fait des murs, que ce qu’il pouvait faire pour nous embêter. Alors après 40 jours, vous partez, comme ils appellent, eux, en transport. C’est-à-dire que vous partez dans les usines d’armement pour travailler. Alors moi je me suis trouvée à aller à Ludwigfeld. Dans une usine de V1. Alors là, y’a pas dire, il fallait suivre. Et alors de temps en temps on entendait des pétarades à droite et à gauche. Au bout là-bas il y en avait toujours un qui mettait quelque chose de dedans pour que ça éclate.

On a travaillé dans une usine de V1, pour l’aviation. On était à la chaîne il fallait mettre des pièces à tel endroit, c’était le travail à la chaîne. Ça faisait comme des plaques, un genre de fer à cheval. Vous aviez une pièce à mettre là, là, et ça partait au bout. Voilà le travail. Dans cette usine, il y avait deux anciens allemands qui avaient fait la guerre de 14. Il y en avait un qui parlait quelques mots de français. Alors de temps en temps il s’approchait de nous, il faisait bien attention de ne pas être vu, il nous donnait les informations. Alors on se disait : les filles, à Noël on va être en France. Et puis un jour en causant, je lui ai fait comprendre que j’allais avoir 26 ans. Il me regarde. Et le lendemain il a tiré le tiroir de la table où j’étais, sur l’établi, et il a mis une pomme de terre dedans, cuite, à l’eau, avec la peluche. Il a refermé le terroir en vitesse il m’a fait signe qu’il l’avait mise. Alors j’ai fêté mes 26 ans là-bas avec une pomme de terre. Alors dans cette usine on n’est pas resté très longtemps. Comme ils ne savaient déjà plus où nous mettre ils nous ont évacué parce qu’il y avait trop de bombardements. De là on a été transporté au camp de Sachsenhausen. Alors là c’était encore un autre problème. Là-bas, c’était bientôt la fin. Ça se bagarrait dans tous les coins. Et puis c’était pareil. Le travail, les appels et ainsi de suite. Sans discontinuer. En définitif, après, quand ils ont vu qu’ils étaient fichus, ils nous ont mis sur les routes. Comme le groupe qui était avec moi j’ai fait la route de la mort. 220 km en marchant jour et nuit pendant 12 jours. J’aime autant vous dire que quand on est arrivé au bout, eh bien il y en avait plus beaucoup de restes. Parce que sur les 7000 qu’on était en partant de Sachsenhausen, il n’y en avait plus beaucoup de restes.

Alors là, le petit groupe que l’on était, on a été libéré par les Cosaques russes. J’aime autant vous le dire que l’on a eu la frousse c’était dans le coin d’un bois, quand on a vu les chevaux arriver… Il faut dire une chose : la tenue allemande avec la tenue russe est à peu près de la même couleur. On a dit les filles, on est encore fichues. Non. Ils nous ont fait comprendre… On est donc resté trois jours avec les Russes, bien, on ne peut pas dire, on était bien par rapport où on était avant. Parce que vous savez, marcher jour et nuit… A l’usine, j’avais barboté des bracelets de caoutchouc pour mettre sur les sabots, alors à la longue, les bracelets de caoutchouc étaient rentrés dans la peau, enfin… je suis quand même arrivée… Et puis après on est passées aux mains des Anglais, aux mains des Américains. Et puis je suis passée par la Hollande, par la Belgique, où on n’a eu un accueil vraiment chaleureux, et puis je suis passé à Paris à l’hôtel Lutétia, pas de problème, très bien. Et après je suis rentré dans la ville natale, Vendôme, et alors là quelqu’un venu me cherchait et comme beaucoup, je n’avais plus rien du tout alors ce sont des gens avec qui on avait travaillé dans la résistance qui m’ont hébergé pendant au moins six mois jusqu’à temps que je me retape. Parce que quand je suis revenue, pour 1m63, je faisais 39 kilos. Et alors mon mari a été fusillé le 9 août 1944 au camp d’aviation, là, à Parçay-Meslay ;

On se lève à 3 heures. On va l’appel, on est au moins pendant deux heures. On avait pas grand-chose sur le dos. Et rien dans les pieds. On nous a descendu du train et on est allé dehors, devant un baraquement et là on a couché dehors, toute la nuit. Le lendemain on est entièrement déshabillé, ils nous ont donné des vêtements qu’ils ont été cherchés je ne sais pas où chez les civils, parce que l’on n’avait pas de costume rayé au départ. Alors moi je me rappelle j’avais une robe noire avec des pois blancs qui descendait aux chevilles mais alors elle était toute légère et puis une espèce de chemise en dessous… des sabots avec juste la plaquette de bois et une tige de cuir dessus, c’est tout ce que l’on avait. Alors dans la journée c’était appel par-ci, appel par-là. On nous emmenait pour transporter du sable un autre jour c’était pour couper des arbres, il ne savait pas trop. Il ne savait qu’une chose : faire quelque chose pour nous embêter. Il fallait pas rester dans les baraques.

Le témoignage d' Yvette GOBERT

A midi on avait une louche de soupe soi-disant, avec une rondelle de saucisson qui faisait à peu près 50 g, c’est tout. On n’avait rien d’autre. Le soir c’était pareil, il fallait se presser pour en avoir parce que autrement… Le plus mauvais de tout que l’on a mangé, c’était de la soupe à la betterave rouge sans être lavée. Alors ça c’est infect. Et vous étiez bien obligés de la manger, il n’y avait rien d’autre. Un autre jour, alors là le menu il était mieux. On avait les balayures de grenier, avec des asticots, mais on a trouvé ça bon. En on a mangé des asticots. On a mangé de la soupe aux orties aussi. Alors tous les jours c’était la même répétition. Le soir arrivait. Après avoir eu cette louche de soupe on rentrait dans les baraques, et si l’idée leur prenait à minuit ou une heure du matin de nous appeler, il fallait que tout le monde sorte dehors. Il nous faisaient ramasser toutes nos gamelles, parce qu’on avait une gamelle attachée derrière, ils nous faisaient mettre nos gamelles en tas toutes dans la nuit et il fallait se dépêcher pour en retrouver une parce que sans ça vous aviez des coups de bâton. C’était comme ça. On se couchait à minuit, à une heure. Après c’était l’appel et puis on nous remettait dans les baraques, et à cinq heures il fallait se relever etc... les châlits, c’est des planches avec dessus une espèce de couverture c’est tout. Y’a pas d’oreiller, y’a rien de tout

. J’avais des sabots d’au moins 42 ou 43 pour un pied du 37. Alors c’est ce vieil allemand qui m’a rogné un peu le talon derrière ça faisait un peu moins long. …jours et nuit. Croyez-moi, on en a vu beaucoup dans les fossés. Et les autres qui passaient derrière, et clac. Il n’y avait pas de pardon. Ils avaient toujours leur revolver en main, et des instants qu’ils voyaient quelqu’un qui tombait, hop, pas de problème. C’étaient des centaines comme ça.

Le témoignage de Nöel HAPPE

Le 27 juillet 1944 j’étais gendarme à Loches et j’avais 26 ans. J’ai été arrêté, avec mes collègues, parce qu’on laissait faire les réfractaires au S.T.O, on ne pouvait pas les trouver, on ne voulait pas les trouver. Les miliciens nous l’ont reproché. Ils nous ont dit : « Vous voyez bien, ce sont des terroristes, ils vont dévaliser les mairies et les bureaux de tabac ». Bien sûr, il y a eu des vols de tickets d’alimentation, mais les mairies étaient un peu de connivence.

J’ai été arrêté à la gendarmerie de Loches le 27 juillet 1944 à 6 h 30 du matin. De là, on a été emmené à l’école des filles et on a été allongé à plat ventre avec une surveillance de fusil-mitrailleur. Et c’est là que l’adjudant allemand nous a dit : elle est belle la gendarmerie française, le nez dans la poussière. On est resté là jusque vers 20 heures. À 20 heures on nous a embarqué pour la maison d’arrêt de Tours. Là on est resté jusqu’au 10 Août. Le 10 août, c’était la retraite pour tout le personnel de la maison d’arrêt de Tours, y compris le personnel allemand, tout le monde y était. Alors là, on est parti en direction de Belfort, Paray le Monial, Dijon, mais la résistance essayait de bloquer le convoi. Il y a même eu un petit incident en garde Vierzon, pendant une alerte, ils nous avaient arrêtés sur une voie de garage, et quand le train a voulu repartir, il n’y avait plus moyen. Les cheminots avaient mis de la graisse sur les rails. Impossible d’avancer. Alors il a fallu qu’ils aillent chercher une deuxième locomotive pour la mettre à l’autre bout et repartir en arrière pendant un petit bout de temps pour reprendre un aiguillage et continuer le voyage.

Notre voyage a duré une dizaine de jours. On est arrivé à Belfort, on a été logé au fort Hatry. Alors on ne faisait rien. J’ai travaillé un peu cuisine ce qui me permettait de manger un peu plus que les autres. Et le 1er septembre, il a fallu déménager en vitesse, ils ont amené des wagons qui étaient découverts, toute sorte de wagons, parce qu’ils avaient eu bruit que la résistance voulait faire un assaut du fort Hatry. Et on est partie en Allemagne. Direction Neuengamme. On a eu un peu du ravitaillement à Paray le Monial mais sans ça, on a eu ni a boire, ni à manger. Arrivé en Allemagne, le train a fait un détour par Buchenwald, il n’y avait plus de place, alors il nous ont emmené à Neuengamme. Là, on nous a débarqué, on nous a mis tout nu, on nous a rasé tout les poils, sur la tête, sous les bras, et tout le reste. Tout a été épilé, tous nus. On nous a donné les fameuses tenues rayées. Avec le numéro matricule sur la poitrine, sur la jambe gauche, et une petite plaque autour du cou tenu par une toute petite ficelle. 43 729. Je l’ai toujours gardé en tête celui-là. C’est un souvenir.

On a vu des gens qui avaient la tête rasée et habillés en tenue de bagnard. On se demandait ce que c’était que ces gens-là. Mais on a vite compris. Parce qu’une demi-heure après c’était notre tour. On nous a enlevé toutes nos tenues et après une bonne douche, froide, on nous a donné les tenues rayées. Des barbelés. Des baraquements. Et tous ces gens qui étaient habillés en rayé, qui allaient, qui venaient, on se demandait pourquoi ils étaient là. On l’a su après. Ils étaient comme nous. Et on est resté que trois jours à Neuengamme. Après on est partis en commando à Wilhelmshaven. Là, on travaillais à l’arsenal. Il y en avait qui étaient à la ferblanterie, d’autres la menuiserie, il y avait le travail de jour et le travail de nuit. Moi personnellement j’ai travaillé à la menuiserie, de jour. C’était du travail pour les sous-marins de poche. Parce que Wilhelmshaven est un petit port sur la mer du Nord. Il ne fallait pas dire qu’on était policier ou gendarme parce que là, c’étaient la raclée. Ils n’aimaient pas. On était entourés de kapos, c’étaient des détenus allemands, politiques ou autres. Il fallait coller des petites boîtes. J’étais devant une grande plaque chauffante ce qui m’a bien sûr aidé, parce que l’hiver étant rude, je travaillais avec une plaque chauffante devant moi. Seulement, pas question de s’asseoir à côté. Il fallait rester debout. Une fois j’ai essayé de m’asseoir sur un morceau de bois mais j’ai reçu à mon tour deux morceaux de bois en travers de la figure. Après on nous a donné des tiges, et il fallait mettre des écrous dessus. Il fallait travailler sans cesse. Le matin, réveil à cinq heures. L’appel, sur la place de l’appel, ça durait quelquefois une demi-heure. On avait droit à un quart du jus d’orge et après on partait à pieds jusqu’au lieu de travail.

Au travail, ça allait encore à peu près, on faisait le petit boulot qu’on pouvait. On avait une demie heure de repos avec un morceau de boule et une tasse de café. Et le soir, quand on rentrait, il y avait encore la place de l’appel. Là, ils nous fouillaient pour savoir si on n’avait pas dérobé quelque chose à l’arsenal. Alors des fois, ils nous mettaient tout nu, complètement nu. Il nous est arrivé d’être complètement nus sous la neige. Après on allait se coucher. Vers 20 heures, 20 h 30, et la nuit, il y avait des alertes. Alors on était obligé de se lever et d’aller au bunker. Alors là, c’était la pagaille. Il fallait partir avec une couverture au-dessus de soi, il n’y avait que la moitié de la porte d’ouverte et le kapo était là : « raus, raus ». Quand l’alerte était finie, on revenait. Il arrivait aussi qu’il y ait des alertes au moment de la distribution de la soupe, le soir. Alors on était obligés de laisser la gamelle de soupe parce qu’on n’avait pas le droit de partir aux abris avec la gamelle de soupe. Quand on revenait, forcément, il n’y avait plus rien. Je ne sais pas qui les vidait le, mais il n’y avait plus rien.

On est parti en chemin de fer parce qu’il y a au moins 300 km entre Neuengamme qui donne sur la mer Baltique etWilhelmshaven qui donne sur la mer du Nord. Wilhelmshaven était un commando du camp central de Neuengamme. Alors nous, on était à des commandos de Neuengamme. Et quand il y avait des pendaisons, quelque chose de grave, ils les renvoyaient sur Neuengamme. On a vu des pendaisons parce que par exemple, il y avait un Russe, il s’était endormi, et avec sa perceuse il avait percé le tablier de l’établi. Alors il a été pendu devant nous. Il fallait faire tête gauche ou tête droite selon le côté où on était. Il a été pendu, mais un peu comme le Christ. C’était en T, et il était comme ça, les bras en croix. Il était attaché par les pieds et les mains comme ça. Ça a duré depuis huit heures du soir jusqu’à deux heures du matin, il a hurlé. Et puis après c’était fini.

Un baraquement, il y avait un grand couloir et puis des chambres de chaque côté. Dans chaque chambre il y avait cinq châlits de chaque côté sur deux étages. Tous les matins après être levé, il fallait refaire le lit au carré, bien comme il faut, avec un bout de bois, il fallait bien le tirer, et le soir, quand on rentrait, parfois il y avait une croix sur le lit. C’est qu’il n’avait pas été bien fait. Il y avait un pli sur la couverture. Mais on ne pouvait pas le contrôler. Parce qu’on nous disait : les travailleurs de nuit, quand ils sont rentrés, ils ont refait votre lit. Et quand il y avait ça, bien sûr, on avait droit à 25 coups de schlag.

A l’usine, on était assez calme. Le plus dur c’était au camp. Quand on rentrait, qu’ils nous fouillaient, qu’ils nous déshabillaient. Et puis les alertes, il fallait courir sous les coups de schlag. Une fois, ils avaient trouvé un pou sur le dessus de ma veste alors j’ai eu droit à 25 coups. Mais ce n’était pas moi qui les avais car on faisait toujours attention de ne pas en avoir sous les aisselles ou bien ailleurs. S’il était au-dessus, c’est que ça venait d’un autre. Alors quand ils ont vu qu’il y avait ça, c’était un jeune Russe qui couchait avec le chef de bloc, parce qu’il y avait des homos, alors quand il a vu que j’avais ça, il est arrivé et pan, en plein à travers le visage, d’ailleurs j’ai eu le nez un peu écrasé.

Les avions alliés venaient bombarder. L’arsenal n’a pas été bombardé tout de suite mais ils avaient bombardé plus loin, sur Hambourg, ou d’autres villes. On les entendait passer. Le ronronnement. Et bien souvent on allait aux abris mais on n’entendait rien du tout parce que les abris c’étaient des tours en ciment avec des murs qui faisaient presque 1 m 20 d’épaisseur. D’ailleurs, moi je ne suis pas retourné, mais il y en a qui sont retournés à Wilhelmshaven, et comme c’était un peu marécageux, ces bunkers se sont enfoncés. Il est arrivé une fois qu’une bombe est tombée tout près du bunker. Mais comme il y avait une grande ogive en acier au-dessus la bombe a glissé. Ils ont d’abord embarqué tous les malades, dans un train qui a été bombardé à Lunenbourg, il y a eu pas mal de mort. Il y avait eu 10 ou 12 je crois qui ont été porté disparus, parce qu’on n’a jamais pu les identifier. Ils ont été déchiquetés. Et moi, j’avais eu la chance si je peux dire ça, on était parti à pied et pendant un moment ils ont mis un train, alors il y en avait, ils montaient dans le train, et d’autres qui partaient à pied. Alors moi j’aurais bien voulu monter dans le train mais on m’a dit qu’il fallait que je continue à pied. Mais le train est allé jusqu’aux cap Arcona . Ils ont été mitraillés là-bas. On n’a jamais su exactement. On a dit que c’était les Anglais qui avaient bombardé, dans la baie de Lübeck, mais ça peut aussi être les Allemands qui l’ont fait pour se débarrasser de ceux qui les encombraient. Parce qu’ils ne savaient plus quoi faire de nous après. C’était vraiment la débâcle.

Ensuite on a marché jusqu’à Flensbourg. Les Suédois sont venus nous chercher et on a débarqué à Malmö. C’était la mission Bernadotte. Il paraît qu’on avait été échangé contre des médicaments parce que normalement il ne devait pas y avoir de rescapés des camps. Himmler aurait décidé qu’il fallait soit les tuer soit les passer au lance-flamme. Là, on a été soignés comme il faut, désinfectés et nourris petit à petit. On a passé des visites, parce qu’il y a eu le typhus, la dysenterie. Moi j’ai voulu me lever et pendant deux jours je tombais dans les couloirs en voulant aller au petit coin. Je pesais 38 kilos. Il n’y avait plus que les os et la peau. On a été vraiment bien soigné et je suis resté jusqu’au 16 juillet. On a été rapatrié jusqu’au Bourget en avion. Et là on est passé à l’hôtel Lutétia où ils nous ont habillé et demandé tous les détails sur la déportation.

A l’hôtel Lutétia, comme j’avais un oncle qui habitait à Paris rue du chemin vert, ils l’ont prévenu, et ils sont venus me chercher. Et après je suis retourné à l’hôtel Lutétia pour être rapatrié sur Tours où on est arrivé et là il y avait des bénévoles. Ils ont demandé : « est-ce qu’il y a quelqu’un qui va vers Loches ». Un monsieur a dit : « moi je vais dans cette direction-là ». On est allé jusqu’à Loches et là, quelqu’un m’a repris pour aller en direction de chez moi vers Ecueillé et Villeloin Coulangé où étaient ma femme et mes enfants, chez mes beaux-parents. Ils ont été surpris de me voir arriver en pleine nuit. Ils ne savaient pas si j’étais encore vivant ou pas. Il y avait eu une libération de deux Suisses, M. Graff et son neveu, on les avait libérés parce qu’ils étaient Suisses et ils avaient envoyé des nouvelles disant qu’il y avait des gendarmes du Lochois à Wilhelmshaven. Mais il n’avait pas donné tous les noms. Le mien ne figurait pas. Ma femme et mes beaux-parents se demandaient ce que j’étais devenu. Ils étaient très contents. Et ma plus jeune fille, qui avait deux ans, j’ai voulu la soulever mais je n’en avais pas la force. Il a fallu que ce soit eux qui me la mettent dans les bras. J’avais repris 14 kilos, mais j’étais bouffi, je n’avais pas de force.

36 gendarmes déportés, sept sont revenus. Actuellement et il y en a encore deux. A Wilhelmshaven, c’était un nouveau camp pour eux. Avant nous, c’était des jeunesses hitlériennes qui occupaient ce camp. On était les premiers déportés à occuper ce camp, et les derniers en même temps. C’était simplement un camp de travail

. Il y a un détail que je me rappelle. Un jour il est arrivé une soixantaine de juifs. Ils les ont fait courir en faisant déplacer des grillages, des barbelés, à coups de schlag. Au bout de cinq jours, ils étaient tous anéantis. Eux, c’était des juifs, nous, on avait la lettre F. en rouge, ce qui voulait dire qu’on était des déportés politiques français. Les Russes avaient R., les Belges un B., etc 376584-2551186337603-560142894-n-1.jpg