TRAHISON

Lettre de Robert Auge

Je m'appelle Robert AUGE ; je suis né le 29 août 1909 à Saint-Romain-sur-Cher. Arrivé à Blois en 1930, je me marie et deviens père de deux enfants.

Combattant en 1939/40, la défaite me fait honte et mon désir de poursuivre la lutte et de servir mon pays me pousse à m'engager de bonne heure dans la Résistance.

En février 1944, avec quelques amis, je reçois à mon domicile au 22 rue de la Paix, le Colonel FABIEN' descendu de Paris avec le projet de faire évader les patriotes incarcérés à la prison de Blois. Avons-nous été trop bavards ? Toujours est-il qu'un mouchard a été informé et nous a dénoncés avec mon camarade Maurice CAILLARD. Nous serons arrêtés par la Gestapo, jugés sommairement le 12 avril et fusillés tous les deux le 19 avril dans les carrières de Montprofond à la Chaussée-Saint-Victor. Je rejoignais ainsi mon frère Marc, exécuté le 5 mai 1942 au camp des Groues près d'Orléans. Quelques heures avant ma mort, j'ai pu rédiger une lettre destinée à mon fils, alors âgé de 12 ans, pour lui exprimer toute ma tendresse et mon espoir en une France nouvelle, grande et forte. Je lui écrivais ceci :

A mon petit garçon chéri,

En ce jour anniversaire de la mort de ton frère, mon cher petit gars, ton père t'écrit pour la dernière fois du fond d'une cellule dans une prison. Je vais mourir mon petit, je vais mourir pour la France comme ton oncle Marc est mort.

Tous les deux, nous avons été assassinés par les mêmes bandits sans honneur et sans scrupules. Le 12 de ce mois, je suis passe au tribunal et suis condamné à mort ; j'attends mon recours en grâce mais je n'ai aucun espoir.

Ta pauvre maman est aussi en prison, elle souffre. Aussi, mon cher petit garçon, quand elle sortira et qu'elle apprendra cette chose horrible, il faudra la consoler. Sois doux et gentil avec elle ainsi qu'avec tes grands-parents qui n'ont plus que sur toi à compter pour leurs vieux jours.Il faudra me remplacer auprès d'eux, les chérir comme ils le méritent.

Ta mère t'expliquera pourquoi ton oncle et ton père sont morts, pour quel idéal. Et quand plus tard, tu verras la France forte et belle débarrassée de ces brutes, tu pourras te rendre compte de la grandeur de notre sacrifice. Je suis peut-être un martyr, mais d'autres ont souffert plus que moi. Certes, je souffre de me séparer de ta mère, de toi mon petit, ainsi que de mon père et de ma mère.

Sois courageux devant eux, puise dans le malheur qui te frappe la force nécessaire pour me venger quand tu seras grand et fort. Plus tard, tu comprendras bien pourquoi je suis mort, pourquoi ton oncle est mort, il faudra tout faire pour empêcher de si horribles choses. Il faudra tout faire pour éviter ces maudites guerres qui font tant de victimes.

Il faudra aider ton pays, c'est à dire la France, pour qu'elle devienne forte et pour qu'avec d'autres pays aussi loyaux qu'elle, elle puisse imposer au monde ses volontés de paix.

Je souhaite que cette guerre soit la dernière, que plus jamais les Peuples s'entretuent et c'est pour cela qu'il faut croire a mon idéal, c'est pour cela qu'il faut que la France soit forte et elle compte sur toi comme dans toute la jeunesse française, et quand le fascisme sera mort et détruit, le monde entier pourra vivre librement et sans guerre.

Quand tu liras cette lettre tu ne comprendras pas bien, car tu es jeune, mais plus tard quand tu auras appris, quand tu sauras, tu verras enfin que mon sacrifice n'a pas été vain. Depuis le 12 j'attends la mort, vois-tu c'est cela le plus dur, d'être enfermé dans une prison et que la sortie pour moi sera l'exécution.

Devant le peloton je serai brave et ces brutes verront une fois de plus comment va mourir un Français.

N'abandonne jamais ta mère mon petit, fais des sacrifices pour elle car elle le mérite et ce que je te souhaite plus tard, c'est d'avoir une compagne comme elle ; aussi mon petit ne sois jamais ingrat, pense aux autres qui souffrent sans espoir.

Je vais te quitter et quand dans la vie tu auras des moments de découragements, lis cette lettre, tu y puiseras des forces pour lutter car la vie est ainsi.

J'aurais voulu une dernière fois le serrer dans mes bras, mais je sais cela impossible. Crois et fais aux dernières volontés de ton père qui va mourir et qui souffre de te laisser orphelin, je penserai à vous tous jusqu'au dernier moment.

Ton père,

ROBERT.