UN RESCAPE DES CAMPS DE LA MORT

Robert (*) a 92 ans et habite à Limoges. Il y a 70 ans presque jour pour jour, il est libéré du camp d’Auschwitz par l’armée rouge. Un terrible épisode de sa vie qu’il n’avait jusque-là partagé qu’avec ses proches.

 En 1944, cet enfant du Nord fait parti d’un réseau de Résistance dans les Vosges.

L’arrestation Un jour, raconte-t-il, on reçoit pour mission de préparer un terrain pour un parachutage d’armes. Après l’opération, je suis chargé de débarrasser le terrain. Je viens de finir quand les Allemands me tombent dessus. Je fait l’idiot, celui qui ne sais rien. Alors ils me tabassent, mais je ne dis rien. Ils s’apprêtent à me fusiller quand un officier du SD (Sicherheitsdienst, service de renseignement de la SS) arrive avec un groupe d’hommes. Il discute avec ceux qui m’ont arrêté et donne l’ordre de me faire monter dans un camion. Ils m’emmènent alors à leur camp, situé à quelques kilomètres. »

Les Allemands nous crachent dessus 

La torture. Là, pendant quatre jours et quatre nuits, j’ai droit à un interrogatoire plus poussé : attaché par les pouces, puis à un porte-manteau, ils m’écrasent les dents avec une pince, me brûlent les yeux, m’obligent à boire de l’eau oxygénée avec un entonnoir... Je ne dit rien. Ils finissent par m’abandonner. Pour tenir, je mange un journal et un mouchoir. Les Anglais m’avaient dit qu’il fallait absolument manger quelque chose, même n’importe quoi, pour faire marcher l’estomac.

À Schirmeck. « Après ça, ils m’emmenent à l’ancienne frontière allemande (en Alsace, alors annexée par le Reich), dans une école de Bussang. Là, j’ai rejoint un groupe de 16 prisonniers du maquis, alignés contre le mur de la cour. Nous sommes conduits à Colmar, dans une prison. On nous affecte à la fabrication de brosses, mais on fait tout pour saboter la production... Là, on est nourris et on reste huit jours. Puis on est transférés à Schirmeck, qui était un camp annexe du Struhof (situé à 6 kilomètres et destiné au « redressement » des opposants). Là, un garde-chiourme nous apprend que nous sommes des “prisonniers très très dangereux”. Dans les baraques il fait très froid et nous n’avons rien pour nous réchauffer. On parvient quand même à faire du feu, et les Allemands n’en reviennent pas... »

Vers Dachau. « En octobre 1944 (le camp est évacué à partir de fin août et fermé fin novembre 1944), ils nous amènent à la gare de Schirmeck et nous mettent dans un convoi de wagons à bestiaux. Le trajet dure trois jours et trois nuits. Par les interstices entre les planches, on voit qu’on passe le Rhin et qu’on traverse l’Allemagne, puis on arrive à Munich sous un bombardement allié. Enfin, on arrive à Dachau (camp ouvert dès mars 1933 dans le sud de la Bavière).

Travail. « À l’arrivée, on va à pied de la gare au camp. Les civils allemands qui nous voient passer nous crachent dessus. Arrivés au camp, on nous donne des vêtements civils découpés et grossièrement recousus ou agrafés. Puis on est mis en quarantaine. Mais rapidement, des Allemands viennent chercher des volontaires pour “travailler”. En fait ils les ont fait monter dans des avions et ont testé leur résistance. Jusqu’à la mort pour certains... Dès lors, il n’y a plus eu de volontaires... »

Jamais revu... « À Dachau, je me souviens d’Edmond Michelet, le Briviste qui est devenu ministre. Comme il parlait bien allemand, il avait un bureau et avait le droit de circuler un peu. Il avait même obtenu que des prêtres puissent avoir des hosties. Au bout de douze jours, et toujours avec le même groupe de Bussang – sauf un, parti à l’infirmerie et qui n’est jamais revenu – on a de nouveau été chargés dans un convoi. »

Vers l’Est. « Le train roulait vers l’Est, il faisait très froid et il y avait de la neige. Le voyage a duré trois jours, avec des arrêts en pleine campagne ou dans des zones boisées. On se disait qu’on partait “travailler”, mais on ne savait rien. Puis nous sommes arrivés à la gare de la ville d’Auschwitz, en Pologne. »

À Auschwitz. L’accueil est terrible (voir ci-dessous). « Là, ils constituent des groupes pour aller travailler. On en a vite formé un d’une douzaine de personnes, on nous a donné des pelles et des pioches, et on nous affecte à l’entretien des accès du camp. Huit jours après je suis envoyé à Monowitz, le camp annexe d’Auschwitz III, à cinq kilomètres du camp principal. Je suis toujours avec mes camarades de Bussang, mais le reste du groupe a “fondu” en route... Pour essayer de nous en tirer, on s’occupe de notre petit groupe. »

En musique. « Le matin, la journée commence avec le rassemblement et le salut au chef de camp. Il faut enlever son béret et tout se passe en musique, car il y a un orchestre. Puis on part sur un chantier où ils construisent un canal. Un jour, je trace un plan dans la terre. Mais on ne sait pas où aller... Alors on se dit qu’il vaut mieux tomber malade. Et ça marche ! On nous laisse, un camarade et moi, dans le fond du bloc. Je montre mes dents cassées, qui commencent à pourrir, et demande à voir un docteur. Pas de chance, je tombe sur un médecin SS ! Je lui dit que j’ai très mal. Il me regarde, refuse de me donner quoi que ce soit, fait un signe avec sa main au niveau de la gorge et dit “sabotage !” Puis m’envoie à la pendaison... »

Un trou dans la tête. « En sortant, un autre médecin SS me voit et décide de m’emmener. Ils m’attachent sur un lit et me font une piqûre. Je m’endors. Au réveil, j’ai un énorme bandage sur la tête qui masque un gros trou dans le crâne. Je ne sais toujours pas ce qu’ils m’ont fait... On est alors le 18 décembre 1944. Dans l’infirmerie, on est quatre dans le même état. On nous donne un peu à manger : un liquide rose, très mauvais, avec un minuscule bout de pain fabriqué avec les miettes collées aux sacs destinés aux gardes du camps. C’était toujours mieux que rien... »

Le typhus. « Le 17 janvier 1945, les Allemands s’en vont et nous abandonnent sur nos civières. Ils ont peur du typhus qui vient de se déclarer dans cette partie du camp. L’un de nous quatre a des notions de soins et refait nos pansements avec ce qu’il trouve. Mais nous n’avons plus rien à manger et pas de vêtements... Comment allons-nous manger ? Je repense à ce que m’avaient conseillé les Anglais et on se met à gratter des morceaux de bois avec un morceau verre. On mange ça avec de la neige et on tient 10 jours comme ça. »

« Voilà les Russes ! » « La nuit du 26 janvier, je me dis que les Allemands ont peut-être laissé quelque chose à manger dans le bâtiment d’à côté. Je sors, j’ouvre la porte et, dans le noir, je sens des sacs. Je pense que c’est quelque chose de mangeable. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce sont des cadavres destinés au crématoire... En sortant je vois une forme au loin et je dis à mes camarades : voilà les Russes !

» L’orge au lard. « Le lendemain, deux chars arrivent ! Des femmes en jaillissent et nous distribuent de l’orge au lard. Je dis tout de suite à mes camarades : “faites attention, ne mangez pas trop car vous pourriez mourir”. On commence par tremper nos doigts et à se les lécher, doucement. Le jour d’après, on a la visite de femmes qui nous disent qu’elles sont libérées depuis déjà dix jours... C’était vraiment fini. C’était il y a exactement 70 ans. » (*) Robert est un prénom d’emprunt, afin de préserver l’anonymat de ce témoin...

Long Silence « Je n’ai jamais raconté tout ça, soupire Robert, à part dans un document que j’ai écrit pour mes enfants. Longtemps, quand ils me demandaient ce que c’était que ce numéro – 201057 – tatoué sur mon bras, je disais que c’était mon numéro de téléphone... Il faut dire qu’après mon retour en France, personne ne voulait croire ce que j’avais vu et vécu. On m’aurait pris pour un fou... Aujourd’hui encore, presque tout ceux qui me connaissent ignorent cet épisode de ma vie... » Sylvain Compère source le populaire

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